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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/132

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Combien de voyageurs de l’express Paris-Bordeaux, en traversant la gare de Poitiers, donnent un souvenir à ces oubliés ? Si, à l’imitation des Compagnons du Tour de France, on allait à pied, la récolte s’enrichissait à chaque pas : les gens de distinction, à la fin de l’ancien régime, n’avaient guère prisé ce moyen primitif de parcourir le monde : sa vogue se dessina seulement dans les premières années du XIXe siècle. Certains émigrés en avaient usé, durant leur exil, plus par économie que par goût et il faut esquisser au moins la silhouette de celui qui peut être, à bon droit, proclamé le premier ancêtre et l’initiateur du Tourisme. C’était un certain chevalier de la Tocnaye, originaire des environs de Nantes ; en 1791, il passa la frontière, comme bien d’autres gentilshommes, s’enrôla dans l’armée de Condé, prit part à la campagne de l’Argonne… Mais, malgré ses bonnes résolutions, la politique l’assommait : il jugeait, en philosophe, que tous ces énergumènes, républicains, prussiens, prolétaires, royalistes, princes, jacobins, autrichiens et gentilshommes étaient bien fous de ne point employer un moyen d’entente plus efficace que regorgement réciproque : il résolut de se désintéresser de ces luttes fratricides jusqu’au jour où, le monde ayant retrouvé la raison et repris son assiette, il pourrait, lui, regagner sa gentilhommière pour y vivre et mourir en paix. Il passa la mer, se rendit à Londres et décida d’aller droit devant lui ; il était bon marcheur ; mais comme il lui déplaisait de porter le sac et qu’il tenait cependant à se ménager la possibilité de se présenter sans affront dans la « bonne société, » il se fit confectionner un habit à six poches : dans l’une il glissa un sac à poudre fait d’un gant de femme ; dans l’autre fut placée une paire d’escarpins de bal contenant rasoir, ciseaux, peigne et autres objets de toilette ; la troisième poche reçut des bas de soie ; la quatrième recela une culotte d’étoile légère, grosse comme le poing quand elle était roulée ; dans les deux dernières cavités de l’habit l’ingénieux touriste enfouit deux chemises très fines, trois cravates et trois mouchoirs. Le voilà en route : il tient à la main une canne de son invention qui se transforme en épée dans le cas de mauvaise rencontre et, s’il pleut, en parapluie. A-t-il atteint quelque ville ? il flâne par les rues, la canne sous le bras et les mains derrière le dos ; est-il invité chez quelque particulier d’importance où lui donnent accès sa bonne mine et sa qualité de Français ? il se