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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/131

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travaille un charpentier : cet homme leur fait « force politesses, mais aussi force questions, » et bientôt leur abri se remplit d’autres curieux : ils firent l’éloge de l’Angleterre, les Anglais répondirent par l’éloge de la France, et « quand la pluie cessa, on se quitta fort satisfaits les uns des autres[1]. » À Saint-Herman, la voyageuse cause avec l’hôtelière : elle complimente sur sa toilette la bonne femme qui, enchantée, prend l’Anglaise par le bras et, l’emmenant dans sa chambre, lui montre toute sa garde-robe. « Elle me fit même passer par-dessus mon habit sa robe de noces, assez large pour me servir de redingote. »

Cette fraternisation entre riches et petites gens n’avait pas seulement pour effet de rectifier et d’élargir les idées des uns et des autres ; elle était pour les passants un précieux moyen d’informations : quelle lecture de Guide égale une histoire, contée dans le pays même par des narrateurs à l’esprit simple qui la tiennent de leurs aïeux ? Histoire fantaisiste, dira-t-on. Mieux vaut-elle déformée par la légende qui embellit que par l’esprit de parti qui déshonore ? Il n’est du reste pas question, au cours d’un voyage, de recueillir des documents en vue d’une thèse à soutenir ; mais seulement de fournir thème à l’imagination, de s’imprégner du caractère des sites et des monuments, de doubler du plaisir de l’esprit celui des yeux : nous ne saurons jamais par les livres ce qu’apprenaient, en causant avec leurs compagnons de voiture ou les piétons rencontrés, les voyageurs à petites journées de ce temps-là, en notre France où tout ce qui rappelait un fait du passé était religieusement conservé. Les citations probantes entraîneraient trop loin ; mais je ne puis m’empêcher de songer à certains passages du journal d’un étudiant, se rendant de Bordeaux à Paris, vers 1792 : il a pris la voiture publique ; il n’arrive dans les villes qu’à la tombée de la nuit, et remonte en diligence à deux heures du matin, et il se plaint d’aller « trop vite, » de ne rien voir. Pourtant, ses voisins de coupé ne laissent pas de le bourrer des traditions du pays : en approchant de Poitiers, par exemple, on lui montre « le poteau qui marque la place où Clovis tua Alaric et les plaines où Jean le Bon fut capturé par les Anglais[2]… » Alaric ?… Jean le Bon ?… Qui est-ce ?

  1. La Vie française… p. 240.
  2. Gaston Maugras. Journal d’un étudiant (Edmond Géraud) pendant la Révolution, p. 4.