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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/130

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seigneur comme et quand il voulait ? N’était-il pas en rapports constants avec « la dame de l’endroit ? » Ne constatait-il pas, à les voir de si près, que ses maîtres étaient sujets à des soucis, à des chagrins, à des peines autres que les siennes propres, mais tout de même pesantes ? Aussi, quelle indépendance d’allures et quelle rondeur de manières ! Reprenons pour un instant le récit de Mme Cradock, l’Anglaise au précieux Journal qui, entrée en France en 1783, non sans méfiance, en sortit, deux ans plus tard, conquise et ravie. Elle suit, en bateau, le canal des Deux-Mers : sa berline et ses gens sont à bord, — car elle voyage luxueusement. Pour attendre l’heure de la marée, le chaland s’arrête devant Rions et l’étrangère met pied à terre : en se promenant aux alentours, elle entre dans une grande ferme qu’elle a prise pour une auberge : « Les braves gens à qui elle appartenait, note-t-elle, nous engagèrent à nous reposer et, avec la plus gracieuse hospitalité, nous offrirent de leur meilleur vin, du bon pain bis, des cerises. La femme nous dit être heureuse de nous savoir Anglais : elle-même nous raconta avoir été une fois à Londres conduire son fils, à son départ pour l’Amérique… Vers huit heures, selon le désir de nos aimables fermiers, nous retournâmes chez eux : on nous reçut dans la salle où nous rencontrâmes les voisins en grand nombre… Ma toilette, — j’avais mon habit d’amazone, — fut l’objet des observations d’une de ces femmes qui me demanda même si je portais en dessous des jupons ; je crois réellement qu’elle eût voulu pousser la curiosité jusqu’à me déshabiller afin d’être plus sûre de son fait. Elle me questionna avec détails sur nos voyages… on lui avait assuré que Londres était plus beau que Paris. Je lui répondis de mon mieux ce que je pensais de la France ; mon appréciation ravit si bien la vieille dame qu’elle m’embrassa et me dit que certainement je devais être une bien bonne femme… Nos aimables hôtes nous pressèrent de rester chez eux pour la nuit et de reprendre un autre bateau le lendemain ; mais nous refusâmes : ils ne voulurent rien accepter ; nous donnâmes seulement trois livres à la servante, qui parut très contente [1]. »

Quelques jours plus tard, à la Rochelle, M. et Mme Cradock, surpris par la pluie, se réfugient sous un hangar où

  1. La Vie française, p. 198 et suiv.