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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/77

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personne. L’espace est vide. L’Allemand serait-il indemne ? Personne ! Il perd de sa hauteur pour mieux explorer le ciel et la terre ensemble, car une inquiétude mortelle l’a saisi, lui serre le cœur. Sur le sol, aucun signe, aucun de ces attroupemens que provoque la chute d’un appareil. Rassuré, il remonte et décrit de grands cercles, attendant le camarade qui va revenir, qui ne peut pas ne pas revenir, qui peut-être, qui sûrement a été entraîné au loin par la prolongation de sa chasse. Guynemer n’a-t-il pas toutes les audaces ? Comme Dorme, ne s’est-il pas engagé, — plus d’une fois, — à d’inquiétantes distances dans les lignes ennemies ? Oui, comme le lieutenant Dorme qui, un jour de mai, sur l’Aisne, n’est pas revenu... Mais Guynemer reviendra. Il faut qu’il revienne. Il est impossible qu’il ne revienne pas. Impossible, pourquoi ? Parce que celui-là est au-dessus des misères communes, parce que celui-là est invincible, parce que celui-là est immortel. Cela ne se discute pas. C’est la foi des Cigognes. Sur Guynemer personne n’a jamais eu de doute. Guynemer abattu ? Cette seule supposition est quasi sacrilège.

Bozon-Verduraz attend. Il attendra tout le temps qu’il faudra. Une heure a passé, et personne ne paraît. Il allonge ses cercles, il inspecte plus loin, sans perdre le point de ralliement. Il fouille les airs, comme Nisus la forêt à la recherche d’Euryale. Guynemer est un homme. Les risques des autres sont ses risques. Tant d’autres, déjà, ne sont pas rentrés ! Oui, tant d’autres, mais pas Guynemer.

La deuxième heure s’est écoulée, et le fidèle compagnon est toujours seul au rendez-vous. Il est seul au rendez-vous et l’essence va lui manquer. Un cercle encore avant qu’elle ne manque. Le cercle est bouclé ; encore celui-là. Le moteur ne va plus pouvoir fonctionner. Il faut rentrer au camp d’aviation de Saint-Pol-sur-Mer. Il faut y rentrer seul.

Bozon-Verduraz atterrit, et sa première parole est pour réclamer Guynemer.

— Guynemer est là ? demande-t-il.

— Non, pas encore.

Il savait d’avance qu’on ne le lui rendrait pas. Guynemer n’est pas rentré.

Le téléphone jette ses appels. Les ondes de la télégraphie sans fil s’allongent dans l’espace. Les avions libres partent en reconnaissance. Les heures s’écoulent ; le soir, peu à peu,