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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/73

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Trois vols, trois atterrissages forcés. Ce jour-là encore il a dépassé la mesure : il a volé cinq heures et demie sur trois appareils successifs qui, tous trois, lui ont donné de la tablature. Son énervement, son épuisement sont extrêmes. Tout lui échappe, tout le contrecarre, le temps, les machines, les circonstances. Jamais il n’a déployé tant d’énergie, et cette énergie a été inutile. Mais Guynemer ne cédera pas : il repartira, il ira, il veut, il veut, il veut…


III. — LE DERNIER DEPART

Le lendemain 11 septembre, un mardi, le temps semble incertain. Le voisinage de la mer attire ces brumes matinales qui se lèveront tout à l’heure. Le jour sera beau. Guynemer a mal reposé. Ses trois atterrissages successifs de la veille l’ont humilié et blessé. Toutes les forces matérielles se liguent contre lui. Ah ! s’il n’avait que l’ennemi à vaincre ! Sans son nouvel avion, — cet avion enchanté dont il a porté l’idée en lui tant de mois, comme une femme porte son enfant, et qu’il a eu la joie de voir vivre, de chevaucher, — la chasse n’a plus autant d’attrait pour lui. Il ne peut plus s’en passer, il en est obsédé, il partira le soir même pour l’aller chercher aux usines. Pourquoi n’est-il pas déjà parti ? Il lui répugnait de quitter le camp sans avoir abattu au moins son Boche. Mais puisque le Boche y met de la mauvaise volonté… C’est cela, il partira le soir même. Cette solution le calme momentanément. II n’a plus qu’à se croiser les bras et attendre l’heure du train. Précisément le commandant du Peuty, un des chefs de l’aviation au Grand Quartier général, et le commandant Brocard, appelé au Ministère de l’aéronautique comme chef de cabinet et provisoirement remplacé dans le commandement de son groupe de combat par le capitaine d’Harcourt, doivent arriver par le train du matin. Ils seront au camp vers neuf ou dix heures. Une conversation avec eux sera précieuse en enseignemens ; elle servira à préparer l’avenir. Pourquoi ne les attendrait-il pas ?

Il est agité, il a le teint bistré qui présage ses crises de fatigue, il hésite, il va de sa baraque aux hangars et des hangars à sa baraque. Aucune mauvaise humeur, mais une grande nervosité. Il retourne aux hangars, il inspecte son Vieux-Charles