Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/71

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et que les dieux seuls auraient pu arrêter, revient dans Troie et attend aux portes de Scées Achille ivre de venger Patrocle, le vieux Priam, le premier, aperçoit le danger et supplie son fils de ne pas partir. Hécube se joint à lui pour le fléchir par ses larmes et ses prières. Mais larmes et prières sont inutiles. Hector, sans les écouter, marche à la rencontre d’Achille. Il va à son destin.


Le 4 septembre, Guynemer est au camp d’aviation de Saint-Pol-sur-Mer, près de Dunkerque. Le capitaine Heurtaux, son ami Heurtaux, qui commandait l’escadrille des Gigognes, n’y est plus. Il a été blessé la veille, le 3 septembre, gravement, d’une balle explosive à la cuisse, recueilli par les Anglais et évacué. Heurtaux, par sa finesse de doigté, avait peut-être seul un peu d’empire sur le terrible Guynemer. Le mercredi 5, Guynemer, qui n’a pu ramener son avion magique indisponible encore et qui s’est plaint aux usines de n’en avoir pas un de rechange, remonte son ancien appareil : il attaque un D. F. W. à bout portant selon sa méthoue, mais ses deux mitrailleuses s’enrayent, et le Boche est sauvé. Il a volé une heure. Enragé, il recommence, fond sur un groupe de cinq monoplaces, en tire deux successivement, de très près, mais par leurs manœuvres réciproques ceux-ci parviennent à se dégager. Guynemer, au retour, examine son arme et découvre une détente mal placée ; cette fois, il a volé deux heures et demie. Il sort une troisième fois et mène une ronde de deux heures, interrogeant le ciel, cherchant,, appelant, provoquant l’ennemi, indigné de n’apercevoir au loin que des fuyards. Une heure, deux heures et demie, deux heures : total, cinq heures et demie de vol dans une seule journée. Qui peut tenir les airs si longtemps ? Guynemer veut une victoire. Guynemer abuse de lui-même sans pitié.


Toutes les circonstances se liguent contre lui pour l’énerver : l’absence de Heurtaux blessé, l’indisponibilité de son avion magique, les enrayages de ses mitrailleuses, et jusqu’à ce ciel vide. Il s’irrite, sa nervosité s’accroit. Le lieutenant Raymond, avec qui il aimait à combattre, est en permission. Le samedi 8 septembre, il emmène avec lui le sous-lieutenant Bozon-Verduraz, un autre de ses compagnons habituels, malgré