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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/615

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UNE ÉTOILE PASSA…

Benjamin. Le temps était affreux, il tombait un ddluge. Mon ami enjambait le ruisseau débordé et guettait le momenl de traverser la chaussée, entre la double file de camions ruisselons qui passaient sans interruption sur la route boueuse. 11 était crotté, las, vieilli. On voyait qu’il avait mal dormi depuis plusieurs jours.

En deux mots, il me mit au fait. La division, depuis trois mois, avait fait un travail diî géans. On méditait un nouveau coup plus formidable encore, avec des moyens inouïs : soixante mille hommes, une masse d’arlillerie monstre, un million de coups de canon. C’était cela qui était en Irain de monter sur la route : l’armée préparait la sublime bataille de Douaumont.

Ce que fut cette époque de la guerre restera dans nos souvenirs. Pour qui arrivait de Nieupnrt, quel conlraste ! La bataille géante s’achevait dans les rafales de l’équinoxe d’automne. Le ciel noir fondait en bourrasques sur ces collines tragiques, lavait le sang dont était pétri le champ de bataille, noyait le sol en immenses fondrières de boue. Le vent d’Ouest achevait d’effeuiller les forêts jaunissantes, dénudait les formes tourmentées et âpres des collines. Verdun, centre et enjeu do la lutte, semblait le pont dématé d’un cuirassé au milieu de la tempête, sans cesse environné de tonnerre et d’éclairs ; des hauteurs de Belleville à celles de Tavannes, on voyait partir vingt étincelles à la seconde, comme ces lueurs que le soleil allume aux différens étages d’une fa( ;ade, ou comme colles que fait jaillir d’un terrain de silex le galop d’un chtval. La nuit, le bruit ne cessait pas. L’horizon demeurait enllammé d’une aurore boréale irritée. Et l’on entendait de six lieues ce grondement ininterrompu, comme la chute lointaine d’un* torrent ou la sourde vibration d’un arc.

Au milieu de ces événemens grandioses, je ne fus pas peu surpris d’entendre parler de Brigetl Nichol. La cantatrice se tenait quelque part dans la coulisse, dans un emploi de la Croix-Rouge. La nouvelle me parut piquante. Je retrouvais à Verdun les deux héros de mon ’roman. Le fil de cette légère intrigue avait donc résisté aux secousses de la guerre et s’était déroulé comme le fil d’Ariane, à travers les péripéties de trois mois de batailles. L’idylle continuait en marge de l’histoire-i Pourtant j’avais été frappé, pendant notre brève rencontre, de