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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/610

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REVUE DES DEUX MONDES.

d ;iit en vain ; le jeune homme opposait la force de l’inertie.

— IJé I S’il faut que quoiqu’un lu cherche, que n’y allez-vous vous-même ? s’écriait-il avec aigreur. D’ailleurs, vous savez bien qu’elle ne viendra pas. Inutile de se déranger. El il s’enfonçait sous ses draps.

Ileiz lui représentait qu’il ne pouvait faire le voyage ; il était convoqué pour alîaires de service. Quel affront pour l’artiste, si elle ne trouvait personne à la garel

— Envoyez donc qui vous voudrez, répliqua Lauvergeal. Je ne bouge pas, je suis souffrant. J’ai fait venir le dodeur. Le fait est qu’il avait la fièvre, il soupçonnait Eugène de jouer un jeu serré, et de se servir de lui pour tirer les marrons du feu. Aller à Calais sans motif était une assez grave infrartion an règlement : le moindre risque était de subir une scène de Brigelt, ou de revenir bredouille, si elle préférait s’abstenir. Eugène calculait qu’il valait mieux faire essuyer ces risques par autrui, manœuvrer lui-même à couvert, en poussant Benjamin à sa place. Il se donnait même l’avantage de paraître généreux en ménageant un rendez-vous à son rival.

— il se plaint qu’on lui mette sa maîtresse dans les brasi On ne peut pas faire daviinlage. Moi, mon cher, ajoutait-il, je suis franc, j’aime les situations nettes. Je me suis expliqué clairement avec Lauvergeal. Il est amoureux, il a même commencé avant moi, soil I Je lui laisse carte blanche. Je lui donne un mois pour faire sa cour. Je ne ferai rien pour lui nuire. Mais, s’il érhoue, je l’ai averti : je reprends ma liberté et fais valoir mes droits. C’est ainsi qu’on agit entre bons camarades.

Benjamin avait-il souscrit à cet étrange pacte ? Combien il avail dû soulTiir ! Mais il était faible, il céda, il ne pouvait se défendre contre l’ascendant de son rival. 11 subissait les mœurs du métier, le code de la camaraderie, tout en le sentant injurieux dans ce nouvel amour, si différent de tout ce qu’il avait éprouvé jusque-là. Il se laissa mettre en voiture. 11 partit furieux, mais partit.

A la gare, il n’alla même pas à la sortie des voyageurs. Il ne voulait pas du ridicule d’être venu pour une personne qui se moquait de lui. Il était sur le gril. Pour se donner une contenance, il causait d’affaires militaires avec le commissaire de la gare, comme si c’était là l’objet de sa visite.