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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/604

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REVUE DES DEUX MONDES.

collégien. Un soir, après le the’âtre, elle avait eu la fantaisie de faire une promenade au clair de lune du côté des lignes. Ce projet romantique avait paru sublime. Herz s’était mis de la partie. Le secteur, cette nuit-là, était assez agité ; on entendait le bruit pesant des explosions de bombes, et l’on voyait jaillir ces grandes roues de feu sur lesquelles se détachaient une seconde en ombres chinoises, les arbres du redan de Vauban. Jusqu’à l’aube, on avait erré dans les ruines de Nieuport, dans cet adorable bibelot d’autrefois, dans les décombres de son église semblable à quelque rocher naturel, à quelque débris de falaise, création capricieuse du génie de la mer, telle qu’un grand coquillage, une grotte de Fingal, plus mystérieuse que jamais au milieu de sa ceinture de tombes, dans sa beauté de madrépore.

L’actrice, transportée, éhanta. Elle n’avait pas résisté à l’émotion du décor. Elle se retrouvait en scène, dans on ne sait quel opéra comme le Boi d’ Vs ou Robert. La guerre, les lueurs des bombes composaient un tableau qui parut fait exprès pour elle : avec ce cabotinage inconscient qui ramenait tout à soi dans cette petite tête cruelle, avec cette sensibilité faussée par le théâtre, ce pli professionnel qui fait partout chercher le prétexte et 1’ « effet, » elle sortit tous ses rôles, ses airs, ses grands morceaux ; elle fut Manon, elle fut Carmen, elle fut la coquetterie incarnée devant la mort. II devait suffire d’une telle scène pour édifier un soupirant moins ingénu que Benjamin.

Après quoi, le trio était revenu finir la nuit en buvant du Champagne à l’hôtel. Quelques fous de cavaliers et d’officiers de marine attendaient son retour. La fête avait duré bien après l’aube. Alors l’artiste s’était retirée dans sa chambre. Avait-elle voulu faire perdre la tête à Benjamin ? Était-elle touchée au contraire de l’attachement du jeune homme ? Fut-ce coquetterie, compassion, ou indifférence de sultane à qui plaît l’odeur de l’amour ? L’actrice était flattée sans doute d’éveiller une flamme si jeune, flattée de cette dévotion de page, de cette timidité ardente et délicieuse ; elle respirait ce respect, et désirait le mériter. C’était un nouveau rôle. Elle se modelait sur l’image que le jeune hommo lui ofl’rait d’elle. Un roman commençait à s’ébaucher dans sa tête. Il lui plaisait d’être pour Benjamin une créature