Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/588

Cette page n’a pas encore été corrigée
584
REVUE DES DEUX MONDES.

hommes des premières lignes. Quelquefois seulement au pas d’une jument blanche passait, suivie d’un aide de camp, une fine silhouette d’amazone, une grêle et fluette personne dont le profil se détachait sur le ciel grisâtre de la dune, — toute menue et pareille à une princesse de légende, reine d’une des plus belles couronnes de poésie et de malheur, exilée sur cette frange de sables tourmentés par les vagues, mélancolie errante sur ce dernier lambeau de patrie...

Images du passé, souvenirs, où êtes-vous ? Qu’êtes-vous devenus, mes compagnons deNieuport ? Causeries entre amis, temps de galop sur la plage, concerts de l’hôtel Terlinck, délicieux Devriès, et vous, charmante Croiza, qui chantiez Gluck et Debussy ? Combien sommes-nous encore de témoins de ces choses, épars maintenant à tous les vents ? Rien ne subsiste plus du petit monde singulier dont je vais parler ici. Puis-je croire que cette anecdote ne soit vieille que de deux ans à peine ? Tant la face de la guerre change, tant l’àme même s’en modifie avec rapidité I

I

La division était installée dans une de ces bicoques disséminées le long de la côte comme des bibelots à l’usage des baigneurs, non loin d’un hameau de pêcheurs tapi dans un repli des dunes, en face de la mer qu’on voyait de ses terrasses et de ses baies vitrées qui donnaient à toute la maison un aspect de lanterne en toc, comme on n’en voit que chez les brocanteurs. Les bureaux comprenaient quatre ou cinq officiers, occupés du matin au soir à ce travail d’écritures qu’on ne soupçonne pas ailleurs que dans l’armée, et qui faisait déjà dire au temps de Napoléon qu’il n’y a pas de corps de troupes qui n’écrive plus à lui seul que toute l’Académie. Les visites du secteur se faisaient au petit jour. On montait les chevaux une heure dans la matinée. Le général travaillait dans une baraque séparée, avec le chef d’état-major et le troisième bureau. Les premier et deuxième bureaux vivaient ensemble dans la même salle, gaie et spacieuse, de la villa en forme de lanterne., Les choses s’étaient passées ce jour-là comme à l’ordinaire : les trois bureaux se réunissaient sur les neuf heures, après la tournée aux tranchées ou la promenade matinale, chez