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reux. Mais son œuvre ne trahit aucun e’tat maladif. Les mouvemens impétueux de son cœur se ralentissent à mesure qu’il écrit. Ses sensations désordonnées s’équilibrent. Son âme trouble se clarifie. L’art est vraiment pour lui une délivrance et une purification. Ce fut dans cette ville haïssable de Kumamoto qu’il fit le meilleur de son œuvre. Il n’avait pas épuisé son sujet ; mais il en avait exprimé l’essentiel. Et il songeait à repartir pour les tropiques, pour les Philippines ou les îles sauvages de Bornéo et de Sumatra.

À ce moment un fils lui naquit. Naguère, dans un cimetière de Matsué, il avait rencontré une petite fille japonaise aux cheveux blonds. « L’âme d’une autre race, la mienne peut-être, se dit-il, me guette à travers ses yeux de fleur bleue. » Et il pensa : « Sang mêlé, mieux eût valu pour toi la mort, sang mêlé, pauvre et jolie ! » Mais lorsqu’on lui mit dans les bras un petit garçon aux yeux noirs et qui lui parut, malgré son nez aquilin, plus japonais qu’occidental, un petit garçon héritier de cette antique caste militaire dont il admirait les vertus, il oublia sa rencontre du cimetière de Matsué ; il remercia la Puissance inconnaissable de lui avoir accordé une aussi grande faveur ; et, comme tous les sentimens très vifs qu’il éprouvait, le sentiment de la paternité lui devint aussitôt quelque chose de délicieusement fantastique. « On invoqua autour du berceau les tendres divinités bouddhiques qui aiment les petits enfans, sauf une, celle qui les aime seulement quand ils sont morts et qui joue avec eux à de petits jeux fantômes dans le royaume des ombres. » Il se promit de faire de son fils un bon petit bouddhiste qui n’irait pas à l’église entendre de stupides sermons, qui ne serait pas perpétuellement tourmenté par des conventions absurdes, et qui aurait enfin ce qu’il n’avait jamais eu, lui, dans son enfance, une liberté physique naturelle.

Mais la venue de cet enfant, le premier de ses quatre enfans, compliquait sa situation. « Désirez-vous qu’il soit Européen ? lui dit-on. Faites-le enregistrer à votre nom. Désirez-vous qu’il soit Japonais ? Faites-le enregistrer au nom de sa mère. » Son mariage ne comptait pas plus aux yeux des Japonais qu’aux yeux des Européens ; et du moment qu’il ne voulait à aucun prix que sa femme sortît de la communauté japonaise et que son fils fût Anglais, il n’avait qu’à suivre ce dernier conseil. « Mais, répondait-il, tout s’arrangerait si je me faisais citoyen