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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/567

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dit-il, une foule occidentale aurait jeté des pierres et des œufs pourris. Et puis ces gens n’étaient pas animés de mauvaises intentions : ils désiraient seulement voir comment l’Européen se remuait… » On croirait entendre Gulliver ! Son ravissement le plonge dans iine espèce de somnambulisme magique qui répand sur les choses et les êtres qui l’entourent un caractère d’irréalité. « Tout est tranquille ici, dira-t-il, rêveur, pâle, léger, brumeux, vaporeux, visionnaire. Les saisons mêmes ne sont plus que des choses faibles et spectrales. » Les paroles qu’il écoute sans les comprendre lui semblent des échos de l’au-delà. Il retrouve sur tous les visages le sourire divin du Bouddha. Les geisha lui apparaissent au milieu des fêtes « comme des fleurs humaines que l’on peut admirer et non toucher. » (Ce n’est vrai, et encore ! que pour les étrangers, pour les barbares.) Sa vision du Japon, qu’il nous donnera dans ses Glimpses, garde ce qui reste d’ombre et de buée légère dans les yeux du dormeur qui soulève ses paupières et ne distingue pas entre la réalité et son rêve.

Cependant ce somnambule a souvent une singulière lucidité. Il voit admirablement les détails. Sa myopie lui est d’autant plus avantageuse que le Japon est surtout exquis dans les détails et dans les menus symboles de la vie familière. Son Japon est un Japon littéralement observé à la loupe. Il penche sur les objets son œil énorme, armé d’un verre grossissant, comme un prodigieux appareil enregistreur. Il en note l’aspect ; il en cherche le sens. Il décrira par exemple les bouchons des vases de saké : leur forme de feu follet rappelle un joyau bouddhique, emblème de l’essence pure, et représente ainsi la pureté du vin et de l’âme du donateur. Ces détails précis et pittoresques, groupés avec amour, étincellent dans l’atmosphère vaporeuse que sa fantaisie a créée et en augmentent l’effet de mystère et de vérité.

Mais il est aussi guidé par ses ressentimens. Le Japon lui donne raison contre l’Amérique qu’il connaît et contre toute l’Europe, qu’il ne connaît pas. Depuis le xvie siècle, les Européens se sont souvent écriés que le Japon, « c’était la maison à l’envers ; » et ils ajoutaient en riant : « C’est vraiment très curieux et très joli, une maison à l’envers ! » Lafcadio Hearn est le premier qui ait dit nettement, posément, avec tout ce qu’on peut mettre d’agressif dans un sourire : « Pardon, vous