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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/561

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quartier de la Nouvelle-Orle’ans : les murs couleur de oitron, les balcons bizarres, les treillis verts, les escaliers moussus baignés par la flamme de la mer ; les hommes nus jusqu’à la ceinture, musclés comme des statues, avec leur peau d’or, de bronze bruni et de bronze rouge ; les femmes dont la chair avait le ton de l’orange et de la banane, et dont la bande de leurs turbans était du même jaune brûlant que les stries du ventre des guêpes ; dans l’air chaud et lourd, la douceur et le parfum du sucre et de la cannelle et les odeurs de la mangue, des gelées de goyave et du lait frais des noix de coco…

Un an après son retour de la Martinique, encore tout gorgé de ces sensations voluptueuses, dont il promenait la hantise sous les gratte-ciel de New-York ou dans « la ville des quakers » de Philadelphie, le Harper’s Magazine lui offrait de partir pour le Japon, accompagné d’un artiste qui illustrerait ses articles. Il s’embarqua. Mais, en route, il apprit que l’illustrateur devait être payé deux fois plus que lui. Indigné, il rompit son contrat et débarqua à Yokohama presque aussi dénué que vingt ans plus tôt à New-York.

Tel était l’homme qui arrivait chez les Japonais à la fin de mai 1890. Il n’a point de patrie, mais il a souvent éprouvé le désir de partager les joies d’une grande communauté humaine. Il n’a point de famille ; mais ses passions n’ont point étouffé son besoin de tendresse familiale. Il n’a point d’amour, mais ses instincts amoureux le portent de préférence vers les autres races que la race blanche. Il n’a point de religion, mais, sauf le christianisme qu’il redoute et déteste depuis son enfance, toutes les religions l’attirent et plus particulièrement les plus étranges. Non seulement il n’a aucun préjugé d’Européen, mais il nourrit contre la race anglo-saxonne et contre l’Amérique du Nord une rancune d’artiste mal compris et d’amateur forcené de pittoresque et de bizarrerie.


III

Ce qu’il rêvait, et plus encore, le Japon allait le lui donner. Les ennuis de l’arrivée, les embarras pécuniaires, l’attente d’une situation sans laquelle il aurait dû reprendre le chemin des États-Unis, l’hostilité des pasteurs américains, à qui le paganisme de cet intrus avait sans doute été signalé, toute