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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/558

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fantastiques. C’était aussi la première fois, depuis son débarquement en Amérique, qu’il foulait une terre riche de passé. Il habitait, dans une maison créole ruinée, de grandes pièces peintes en vert pâle et en jaune « où semblait s’attarder le spectre de la richesse. » La belle et jeune Française, qui le servait, entrait et sortait comme une ombre. Une diseuse de bonne aventure occupait le premier étage, et l’appartement obscur toute la journée n’était éclairé que de deux petits cierges qui brûlaient chacun devant un crâne. Son âme de gypsie n’avait jamais encore été à pareille fête. Il adora ce pays de lunes magiques, de sorciers et de sorcières, dont les nègres l’attiraient par leurs bizarreries, leurs incantations, leurs chants, leurs danses, et parce qu’ils viennent de très loin, et parce que les Américains les méprisent. Passionné pour la musique créole, il tâchait d’y surprendre sous les fioritures françaises les échos primitifs du vaste continent noir. Il étudiait les dialectes créoles. Il notait avec amour les déformations de notre vieille langue dans ces sombres bouches aux lèvres lippues. Et la prodigieuse Asie avait déjà commencé à le hanter. Chaque semaine il donne à son journal, sous la rubrique Fantastics, des légendes hindoues, bouddhiques, égyptiennes, chinoises. On dirait qu’il s’exerce à se suggérer les émotions qu’il ressentira plus tard au Japon.

Il a aussi une âme de collectionneur romantique. Ce qui lui manquera toujours, c’est la somme de connaissances organisées qu’un bon étudiant acquiert entre sa quinzième et sa vingtième année. Il s’instruit tout seul, au hasard de ses lectures, et il est exposé, comme tous les autodidactes, à tomber sous la tyrannie despotique de ses découvertes. C’est ainsi que, du jour où il découvrira Spencer, il le proclamera le plus grand penseur qui ait paru sous le ciel. Son érudition rappelle celle de Hugo. Il court des instrumens de musique du moyen âge aux superstitions finnoises dont le grotesque l’enchante. Il demande à l’histoire de l’extraordinaire et du terrible, à la mythologie ce qu’elle a de plus extravagant et de plus sensuel. « Je me suis engagé, dit-il, dans la religion de l’étrange, du bizarre, du curieux, de l’exotique, du monstrueux : cela convient à mon tempérament. »

Au milieu de ce capharnaum d’excentricités, l’âme que lui avaient transmise ses ancêtres grecs se manifeste par