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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/556

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les lui représentait, l’intéressaient moins que les fées et les revenans qui le soir tiraient les draps de son lit. Quand on lui faisait prononcer ces mots : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sa pensée ne s’arrêtait ni au Fils ni au Père, mais ses yeux noirs cherchaient ce mystérieux Esprit qui lui apparaîtrait peut-être et qui l’emplirait d’une délicieuse épouvante. Tout lui aurait mieux valu que l’austère demeure de sa grand’tante : une ferme dans les forêts de la Suède où les gens comprennent qu’on puisse entendre les Invisibles ; un foyer breton où les superstitions de la nuit se chauffent devant l’âtre ; une petite ville italienne peuplée de saints aimables et de vierges miraculeuses et dont les bois voisins retentissent encore du rire des Œgipans ; un camp de romanichels, de ces romanichels dont il portait sur la paume de sa main la marque du pouce à laquelle se reconnaissent leurs descendans. La vieille dame voulut plier à une froide discipline le lîls de la damnable étrangère. Elle ne réussit qu’à en faire un révolté dont l’âme farouche, tourmentée d’un paganisme obscur, tendait instinctivement vers tous les autres mondes.

À dix-sept ou dix-huit ans, renvoyé du collège où un accident de jeu l’a éborgné, brouillé définitivement avec sa grand’tante, il traîne dans les bas-fonds de Londres et couche à l’asile des pauvres. À dix-neuf ans, il débarque en Amérique. On ne sait comment il vécut à New-York ; mais il garda l’horreur d’avoir battu le pavé entre « des précipices de maçonnerie » dans cette ville « emmurée jusqu’aux cieux et mugissante comme la mer. » Il écrira plus tard à un ami : « Un palmier haut de deux cents pieds est une chose plus belle dans l’ordre naturel que soixante-dix fois sept New-York. » Mais il y a vu, à une devanture de magasin, la photographie d’une comédienne dont il s’est aussitôt et littéralement énamouré. Le mystère de cet attrait s’éclaircira pour lui le jour où il apprendra que cette femme a du sang hindou dans les veines. L’Amérique du Nord n’était plus en mesure de satisfaire une telle vocation d’exotisme.

À bout d’expédiens, il partit pour Cincinnati, où il était recommandé à un parent lointain ; mais ce parent ne lui fut d’aucun secours, car on nous dit qu’il se mit d’abord aux gages d’un colporteur syrien. Puis il se dégoûta de la Syrie et surtout du colportage ; et un journal le recueillit en qualité de correc-