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Hearn ! m’écriai-je. Auriez-vous la bonté de me pre’senter à lui ? » J’avais lu ses Glimpses of Unfamiliar Japan, et je désirais le connaître. J’aperçus au fond de la salle un petit homme, assez large d’épaules et pourtant d’apparence frêle, qui, dès que M. Umé s’approcha de lui, répondit à son salut japonais par un salut encore plus japonais, en faisant glisser ses mains jusqu’à ses genoux et en se courbant trois fois de suite. Son visage, aux traits réguliers et fins, eût été séduisant sans un accident qui l’avait privé de son œil gauche et qui avait donné à son œil droit une dilatation singulière. Cet œil énorme, sous un front gracieusement modelé et dans cette figure délicate, produisait un effet de difformité cyclopéenne. Son sourire, voilé par ses moustaches, avait quelque chose d’incisif en désaccord avec sa timidité, une timidité d’insecte qui hésite devant l’ombre d’une main. J’eus la sensation que ma présence lui était importune et qu’il me considérait comme un danger. Lorsque je lui manifestai le désir d’aller lui rendre visite, un effarement passa dans son œil étrange. Je l’invitai aussitôt à venir déjeuner à mon hôtel, j’insistai, je fixai le jour. Il accepta ; mais il n’acceptait que pour éviter ma visite, et je m’attendais à recevoir le lendemain ou le surlendemain un mot d’excuse.

Il vint cependant. Le déjeuner dans la salle bruyante de l’hôtel me parut être une torture pour lui. Mais, après le déjeuner, rentré dans ma chambre, il s’apprivoisa et je goûtai, tant que dura l’après-midi, les délices de sa conversation. Cet homme avait une nature extrêmement féminine. Il pouvait se donner tout entier, sachant qu’il se reprendrait tout entier. Il avait compris que je n’essayerais point de forcer son intimité, et il se livra pendant quelques heures au désir de plaire. Il me parla du Japon, du vieux Japon, de l’adorable petit peuple japonais. Mes objections à son enthousiasme le piquaient au jeu. Sa voix très douce se faisait plus caressante ; il m’évangélisait. Mais quand je l’interrogeai sur le Japon moderne, sur les étudians de l’Université, il m’arrêta net : « Non, je ne puis pas vous répondre. Mes fonctions me l’interdisent. » Et son œil, où se condensait toute la lumière extérieure de son âme, son œil désorbité dont la grosseur même éveillait l’idée d’une fragilité douloureuse, mais qui, dès qu’on ne voyait plus que lui dans son visage, paraissait étonnamment beau, son œil s’assombrit et se chargea de défiance. Il s’en repentit très vite, et, comme pour