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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/540

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paysan et, le 22 juin, après une nuit de repos, prit la route de la Toscane, par l’évêché de Sarsina, en descendant le cours du Savio. La journée, quoique pénible, s’annonçait assez bonne. Il avait déjà passé la rivière et espérait arriver, sans encombre, à Castelnuovo. Il était sur le territoire de Cesena, dans la région du soufre, une des plus sinistres pierrailles de cette région, lorsque, en traversant le lit d’un torrent dit le Borello, les cris : « À mort ! à mort ! Tuez-les ! » éclatèrent dans le désert silencieux, poussés par une troupe de paysans armés qui attendaient cachés derrière un pli de terrain. À ce cri, une foule d’autres apparurent et les fugitifs n’eurent que le temps de jeter au galop leurs montures. Mais ils étaient serrés de près, les manans étaient déjà à une portée d’arbalète du duc ; ils allaient le joindre, quand le cheval d’un de ses compagnons glissa, et le malheureux fut entouré aussitôt d’un essaim d’égorgeurs. C’était le trésorier Cathelan : sa sacoche éventrée laissa rouler des pièces d’or qui éblouirent la racaille et la clouèrent sur place. On raconta, plus tard, que l’infortuné serviteur avait spontanément crié qu’il était le duc et était mort égorgé pour sauver son maître. En tout cas, celui-ci était déjà loin, et le soir même, à huit heures, à demi mort de fatigue, il s’abritait, à Castelnuovo, sous les ailes puissantes du Lion de Saint-Marc.

Le lion, dans la circonstance, ne se montra pas tout à fait digne de sa renommée. Les autorités de Ravenne, auxquelles Guido avait dépêché un courrier dès son arrivée, avant même de prendre du repos, lui répondirent, sur-le-champ, qu’elles ne voyaient pas d’un très bon œil sa présence sur leur territoire : la ville de Castelnuovo était faible et de peu de défense, l’ennemi puissant : bref, on lui enjoignait de s’en aller au plus vite. Un des plus tristes effets de l’adversité, le plus triste peut-être, est de voir, du côté où il est le moins pur, le profil des hommes. Guido, d’esprit bienveillant, ne voulut trouver, là, que le judicieux conseil de gens qui se sentaient trop faibles pour le protéger efficacement. Il demanda seulement qu’on lui donnât jusqu’à la nuit pour préparer son départ, et comprenant que sa dernière chance venait à lui manquer, il changea une fois encore de déguisement, et se prépara à faire face à une mort inévitable.

À ce moment, on vint lui dire qu’une femme demandait à lui parler. C’était une paysanne qui revenait du marché de