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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/916

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transformait, lui aussi, en des fruits délicieux la tige amère de l’asphodèle.

Je caressai l’ânon, et remerciant Sidi Moussa de ne pas ressembler à ces guides importuns qui vous promènent au milieu de ruines illustres que la curiosité de l’univers ruine davantage encore, je me rendis chez El Korbi, à travers le quartier où s’élèvent la grande mosquée, la médersa et les maisons des riches bourgeois de Salé. Fallait-il que la maison d’El Korbi fût superbe, pour l’emporter, au sentiment du Saint, sur ces belles demeures mystérieuses, et sur cette médersa même dont la petite porte disjointe défend des siècles de rêve suspendus dans le silence, des vieux songes défaits, des voix qui se sont tues avec l’eau des fontaines, un passé de science embaumé dans ce sarcophage de stuc, tout un palais croulant, où les poutres de cèdre sculpté blanchissent comme des ossemens sous le soleil et la pluie…

Or la maison d’El Korbi n’était qu’un fort pauvre logis. Son maître, minable lui aussi, sommeillait dans le vestibule qui donne accès à la maison arabe et où l’on goûte, aux heures chaudes du jour, entre la porte entre-bâillée et la cour intérieure, le léger courant d’air, seul mouvement de l’atmosphère embrasée.

Pour réveiller quelqu’un qui dort, engager la conversation et lui demander presque à brûle-pourpoint s’il ne possède pas un trésor, il faut avoir pour soi l’ordre impérieux d’un songe.

— Un trésor ! me dit-il en jetant les yeux sur sa misère. Si je possédais un trésor, habiterais-je ce triste logis ?

Cependant sa famille n’avait pas toujours été pauvre. Elle était, à ce qu’il me dit, originaire de Cordoue, d’où lui venait son nom d’El Korbi. Au temps du khalife Abou Bekr, elle possédait, à quelques pas de la grande mosquée d’Occident, une maison avec un jardin. Puis aux jours malheureux où il avait fallu choisir entre l’exil, le baptême ou la mort, ses ancêtres avaient quitté la chère Andalousie pour venir se réfugier dans cette ville de Salé, n’emportant de leurs richesses que la clef de leur maison.

— Et cette clef, l’as-tu toujours ? demandai-je.

Il se leva, et reparut au bout de quelques instans, tenant une clef de fer rouillée, en tout semblable à celle dont on se sert