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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/912

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le même, non plus que les oreilles de ces monotones variations, ni l’esprit de ces poésies qui tournent autour d’un même thème, ni l’estomac du poulet et du mouton accommodés de vingt sortes différentes. J’avoue que je suis un peu las de ces tasses de thé trop sucré, du parfum un peu fade des eaux de géranium, de jasmin et d’oranger, dont on m’asperge aussitôt que je pénètre sous la tente. Au milieu de ces plaisirs, je commence à bâiller comme au cours d’un chant d’Homère, quand le poète s’attarde et s’endort. Et puis j’ai trop dans l’oreille les cris sauvages des pleureuses, qui, longtemps après l’aube, m’ont empêché de dormir, pour rien imaginer de gracieux sous les chansons.

Mais voilà que tout à coup, en entrant sous une tente qu’une énorme foule entoure, voilà qu’enfin je la découvre, la femme mystérieuse dont j’entends depuis deux jours célébrer inlassablement la louange. Cette tente appartient à la tribu des Séoul. Au milieu de ses hôtes accroupis autour de lui, le Caïd est assis sur une chaise pliante, vrai Numide que je reconnais pour l’avoir vu chez Salluste dans les troupes de Jugurtha, le nez droit et le teint sombre, un collier de barbe noir, l’œil doux, cruel et voluptueux. Devant lui, entre le mat où sont appuyés les fusils, et l’orchestre qui se démène, une femme, au visage dévoilé, chante en s’accompagnant d’un tambourin de faïence posé dans la saignée du bras. Un bandeau blanc sur le front retient ses cheveux noirs. Sur sa tête un foulard de soie dorée, d’où sortent deux nattes mêlées de laine. Voilà sa bouche qu’un grain de raisin peut couvrir, ses yeux qui font la roue d’or, ses pieds nus de gazelle qui laisse derrière elle, au milieu du désert, l’amant endolori. Les ongles des pieds teints au henné brillent comme d’étranges rubis. On devine le corps souple et On sous l’épais caftan noir voilé de mousseline, qu’enserre une ceinture orangée. Une large main de Fathma en argent tombe sur sa poitrine et sépare doucement les seins qui gonflent la robe. A ses épaules est suspendue une petite aumônière d’argent par une cordelette de soie vert pâle. Des boucles d’oreille en or brillent un peu trop vivement sur la peau mate ; une pierre dans un bijou barbare éclaire son petit front obstiné. Est-ce de l’avoir si longtemps désirée, que je la trouve si charmante ? Quel agrément de contempler enfin un visage de femme, et ce corps que n’enveloppe plus la triste serviette éponge, et ces pieds délicats qui ne se cachent pas dans la