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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/911

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A Rabat, tout dormait quand, vers les deux heures du matin, laissant derrière moi sur la falaise les raffinés et les furieux poursuivre inlassablement leur plaisir et leur vertige, je regagnai ma charmante, ma paisible maison arabe. Quelles délices, ce silence, même après le bruit des violens ! Mais une nuit marocaine est-elle jamais silencieuse ?… Du fond du patio voisin, montent des cris stridens, affreux, avec de traîtres repos qui ne sont là que pour laisser aux vocifératrices le temps de reprendre haleine. Quelqu’un est mort dans la maison, et les pleureuses hululent, emplissent les ténèbres mouillées de cette chose plus sinistre qu’un cri de bête : un cri humain. Après ces litanies d’amour, dont j’ai la tête encore pleine, ces voix paraissent plus lugubres. C’est de la gorge de ces femmes, dont tout à l’heure j’entendais célébrer les enchantemens, que sortent ces plaintes hurlées ! Ce sont là ces gazelles, ces bouches, ces lèvres charmantes ! Ces belles amoureuses, ce sont ces déchaînées dont les cris donnent le frisson ! Après cette veillée d’amour, le rideau se déchire et, au lieu des houris divines, montre les sorcières de Macbeth.

Oh ! les sinistres plaintes ! Sont-ce même des plaintes ? Comment sentir de la douleur cependant qu’on gémit si fort ? Ce désespoir forcené, ces cris qui semblent n’avoir d’autre objet que de se prolonger le plus longtemps possible, de se dépasser les uns les autres, ce n’est pas là notre douleur. Ces poésies, était-ce de l’amour ? la prière, une prière ? cette plainte, une plainte ? Ou tout cela n’est-il que tradition, habitude, demi-sommeil, demi-pensée, un curieux décor sans âme ?…


J’y suis revenu le lendemain, sur la lande de Sidi Moussa. On dirait que depuis la veille les chevaux n’ont cessé de galoper, les violens de gémir, les chants de célébrer une beauté absente, les tambours de résonner et les danseurs de piétiner le sol d’où monte la troupe des esprits souterrains. Nul sentiment de lassitude ne se remarque dans la fête. Il semble que la satiété soit inconnue de tout ce monde. La répétition fastidieuse parait ici l’essence du plaisir. Une fantasia succède à une autre fantasia, une chanson à une autre chanson, toujours, infatigablement. Encore ! Encore ! Chez nous, c’est la variété, la mesure, qui constituent le divertissement. Ici la répétition et l’excès. Les yeux ne se lassent jamais d’un spectacle toujours