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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/909

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et personne ne sait ce que j’ai. Une gazelle m’a laissé derrière elle, dans le désert, sans eau pour calmer ma soif. Elle s’appelle Chama. Elle est tatouée sur la figure, sur la cheville et sur les bras ; et le dessin est aussi bleu que peut l’être l’eau de la mer. Ses sourcils sont comme deux lames de sabre, son nez comme le bec de l’aigle. Elle a une bouche qu’un grain de raisin peut couvrir. </poem>

Portrait dont chaque mot, chaque syllabe est l’occasion d’une roulade, d’une arabesque sonore, dessinée avec la fantaisie de quelque miniaturiste qui à la lettre formée ajouterait toujours un peu d’or. Puis, le quatrain fini, tout le monde reprend les derniers vers :

Un nez comme le bec de l’aigle,
une bouche qu’un grain de raisin peut couvrir.

Et pendant que les voix se taisent, longuement, longuement, les violons et les guitares poursuivent leur chant sans paroles, un concert énamouré, monotone et tout chargé de modulations, de nuances et de déconcertans accords.

Puis, comme du milieu d’une arène, bondit la voix du chanteur impétueux, exaspéré, dirait-on, d’être resté trop longtemps silencieux :

O mes amis, demandez à cette gazelle ce que je lui ai fait,
Je suis un homme capable de monter à cheval ;
mes ennemis tremblent à mon nom ;
ma balle a des yeux et obéit à ma voix.
Moi qui donne des conseils dans la bataille,
je suis dompté par elle.
Quand elle parle, c’est un sultan qui commande,
et moi je n’ai qu’à dire :
Que Dieu protège les jours de mon Seigneur !

Et toute la tente, et tous les instrumens répètent dans le parfum du bois odorant et de l’eau de géranium :

Quand elle parle, c’est un sultan qui commande,
et moi je n’ai qu’à dire :
Que Dieu protège les jours de mon Seigneur !