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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/908

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aux cartes, sans paroles, avec des gestes compliqués et rapides de muets qui joueraient une manille parlée. Il y en a d’autres qui ressemblent à une véritable mosquée, où tous les hôtes, réunis autour des chandeliers de cuivre, et la main à leur front comme s’ils souffraient de la migraine, récitent des litanies que ponctue le tambourin et qu’embaume le bois odorant : « Il n’y a de Dieu que Dieu. Il n’y a de Dieu que Dieu… » Et cette phrase, reprise interminablement, comme sur un chapelet, emplit tout ce coin de la nuit, jette sa monotone paix sur les gens et sur les choses et sur les petits ânes entravés aux piquets, et qui tendent, comme autour d’une crèche, leurs jolis et fins visages attentifs et résignés.

Mais la plupart de ces maisons de toile sont des chambres de musique, des pavillons de poésie. Partout, la guitare appelle, le violon gémit, le tambourin se démène. En face des musiciens, le chanteur accroupi développe son poème, les yeux fixés tantôt sur le violon dont il excite la plainte, tantôt sur la guitare dont il multiplie les appels, tantôt sur le tambourin qui s’affole. Lui-même agite à ses doigts des castagnettes de cuivre dont il scande son rythme ; souvent, d’autres voix l’accompagnent, et tout ce monde se regarde dans les yeux comme si chacun lisait son chant dans le regard de son compagnon.

C’est toujours le même poème, vieille tradition andalouse, éternellement la même, éternellement rajeunie :

Dieu a créé la terre,
et il nous a envoyé le Prophète.
Il a partagé le monde
entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas,
ceux qui vendent des marchandises
et ceux qui s’occupent des moissons,
ceux qui se tournent vers le ciel
et ceux qui restent sur la terre,
les dévots et les amoureux

O délices ! Voici le mot espéré, dont les instrumens se saisissent pour le tourner sous mille faces, le faire briller, s’exalter et gémir :

<poem> O mes amis, je suis amoureux