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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/905

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cristallin, les clochettes des nègres qui traversent la foule altérée, l’outre de chèvre sur le dos, un gobelet de cuivre à la main. Des relens de cuisine, de graisse de mouton, se mêlent à l’odeur de la menthe et des burnous en sueur, au parfum du santal et de l’eau de géranium. Le long des vignes, à ras de terre, sous les cactus où s’accrochent de légers abris de toile, les minces bougies des pauvres gens font des lumières de feu follet dans la poussière qui retombe. Sous les riches pavillons des caïds et des cheurfas, les serviteurs allument les grands cierges de cire dans les hauts chandeliers de cuivre qu’on fabrique à Manchester, et aussitôt qu’une tente s’illumine, je vois de blanches draperies s’approcher d’un personnage appuyé sur des coussins, un visage qui s’incline et le baise à l’épaule en lui souhaitant, avec la lumière qui parait, une heureuse soirée.

A de pareils gestes imprévus, d’un raffinement si gracieux, on sent mieux sa solitude. On voudrait imiter cette noble tendresse et ne pas être seul à errer sur la falaise, au milieu de cette fête étrangère. Pourquoi écouter seul cette longue caresse de l’eau, ces chanteurs, ces violens, cette musicale allégresse ? On voudrait qu’un être cher fût là pour guider sa marche incertaine, prendre sa main confiante, l’aider à enjamber les cordages des tentes, saisir son plaisir dans ses yeux, écarter doucement la tête d’un cheval ou d’un petit âne entravé, comme on écarte dans une allée une branche tombante pour lui faire un passage, l’arrêter, lui dire : « Ecoute, » s’en aller sans parler parmi ces bruits discords, ces danses, ces chansons, ces lumières, ces musiques, transformer pour soi cette fête au lieu d’être dévoré par elle, ramasser toutes ces fleurs coupées et les offrir d’un geste tendre au lieu de les laisser à terre.

Oh ! ce serait charmant, après avoir marché longtemps ensemble parmi des choses si anciennes, d’entrer d’un air joyeux sous la tente du Pacha… Sous la tente du Pacha, le repas nous attend. Un repas arabe, c’est, pour l’amour, la plus aimable fantaisie. Dix plats s’alignent sur le tapis, dans les bassins de cuivre remplis d’une eau bouillante et recouverts des capuchons de sparterie notre et rouge, où se cache le mystère d’une cuisine originale et savante, qui attend, comme la musique, ses explorateurs et ses peintres, — viandes cuites et recuites, mijotées pendant des journées sous les cendres du bain maure et que l’odeur des fruits pénètre, gâteaux et pâtes feuilletées sur