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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/896

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sur cette d’une du Moghreb ? Les prêtres qui menaient les danses étaient-ils plus solennels que ce nègre avec ses lèvres sanglantes, son collier de coquillages, ses cicatrices et ses yeux blancs ?… Et comment s’expliquer le sentiment trouble et voluptueux qui se mêle à cette fête barbare ? De temps en temps, la musique semble se ralentir, freiner, se faire aussi câline que du fer choqué contre du fer peut produire de la douceur. Dans ces instans d’apaisement, arrivent de la mosquée voisine les phrases chantées de la prière et l’affirmation du Dieu un. Tout se confond dans cette nuit marocaine, la religion la plus dépouillée et l’émotion la plus obscure, le divin le plus épuré, le sacré le plus ténébreux. La démence des Guenaoua va retentir dans la mosquée sans y gêner la prière, et le chant de la mosquée vient s’achever dans le tumulte qui fait jaillir de terre les esprits.

C’est l’Afrique, la noire Guinée, les fonds troubles de l’âme humaine qui font naître ces cauchemars ; ce sont les phosphorescences qui s’enflamment, la nuit, au-dessus des marais du Sénégal et du Niger, et aussi les immémoriales rêveries de ces antiques populations maughrabines qui, dans le cours des siècles, ont subi les empreintes de toutes les religions, sans rien abandonner de leur attachement filial, craintif et reconnaissant aux génies innombrables de la terre, de l’air et des eaux.

Est-ce prudence de la part de ces aïens ? Est-ce une hypocrisie de ces dévots des puissances souterraines ? Veulent-ils se mettre à couvert de la loi coranique ? Ou Allah n’est-il pour eux qu’un démon plus puissant que les autres, qu’ils mêlent à la troupe des diables dont ils peuplent le monde et leur corps ? Soudain les instrumens s’arrêtent et les danseurs aussi. Hommes et femmes tendent leurs mains, réunies comme une coupe, dans le geste de l’aumône qui est, ici, celui de la prière ; le nègre musicien prononce la formule sainte, le premier verset du Coran ; et dans cette accalmie on n’entend plus que l’acétylène qui siffle, des poumons qui halettent, les murmures de la mosquée et le grand bruit de l’Océan qui, vainement lui aussi, s’agite là-bas sous la lune.

Et cela dure interminablement, obsède, me retient sur le bord de ce cercle répugnant et sacré (au plus vieux sens du mot sacré), où montent de la terre des esprits mystérieux aussi