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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/856

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beaux préceptes et les laides actions. Elle devient efficace pour ses fidèles le jour seulement où elle les change, c’est-à-dire dans l’exactitude du terme, les convertit. Dès lors et par toutes les victoires qu’ils remportent sur eux-mêmes, elle les habitue à se vaincre plus encore, façonne leur liberté à vouloir le joug, et leur conscience à porter chacun de leurs actes aux pieds du législateur et du juge souverain.

Pour les soutenir dans ce dur exercice, il leur faut un appui et un guide. Ils sont rappelés à chacun de leurs devoirs par l’insistance affectueuse, mais continue, de l’Église. C’est l’Eglise qui, au moment où le monde antique s’éteignait en débauche stérile et préparait la déshérence de la raison humaine, apprit aux barbares la raison divine de la fécondité conjugale et par eux repeupla l’Europe. La loi avait été si profondément gravée que, jusqu’aux derniers siècles, l’Eglise n’eut pas à se répéter pour être obéie. Elle se trouva embarrassée de rompre le silence quand les naissances commencèrent à se restreindre. Elle savait que le mal était dû à de vicieuses pratiques, mais c’étaient les vils secrets du petit nombre parmi les époux. Fallait-il, par une condamnation publique des pervertis, apprendre aux irréprochables la tentation du mal qu’ils ignoraient ? La prudence parut déconseiller des enseignemens collectifs et trop précis sur des matières si délicates ; des conseils discrets offraient moins de dangers et suffiraient peut-être. Et, quand il fut certain qu’ils ne suffisaient pas, c’est l’étendue même du mal qui fit hésiter la parole chargée de sauvegarder la doctrine. Le parti pris de restreindre les naissances devenait si fort que le combattre ouvertement était risquer une révolte publique : ne valait-il pas mieux encore patienter que rompre, laisser à leur bonne foi les époux mal instruits de la faute commise par eux qu’aggraver leur responsabilité en leur donnant la pleine conscience du mal où ils ne cesseraient pas de tomber ? Toutes ces considérations ont contribué au silence qui coûtait au clergé et le laissait anxieux comme tous ces compromis faits avec le mal par peur d’un mal pire. Le résultat a été tel qu’il ne laisse plus de place à aucun doute. La prudence humaine cesse d’être légitime où il faut précisément déjouer les calculs de la prudence humaine. L’Église ne doit pas par son silence paraître complice des désordres que sa loi condamne. Si elle amoindrit le devoir dont elle est l’interprète, c’est son autorité qu’elle amoindrit.