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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/853

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l’incommodité immédiate : ils exigent d’elle à la fois un effort et un sacrifice. Au contraire, les intérêts particuliers sont ceux que la raison de chaque homme a l’habitude de connaître. S’il s’agit d’eux, elle n’a pas à se mettre en garde contre ses sollicitudes les plus chères, à sortir de ses familiarités les plus intimes. C’est au milieu d’eux qu’elle habite, ils ne cessent pas de plaider leur cause auprès d’elle, elle a d’avance le goût de les servir, et, comme ils ne lui proposent aucune privation, mais des avantages immédiats et personnels, ils disent ce qu’il lui plait d’entendre. Et par cela même qu’elle vit en ce moi où règnent nos égoïsmes, entre eux et elle se fait une confusion. Elle leur commande, mais ils lui commandent plus encore. Elle est leur surveillante, mais aussi leur captive. Elle se persuade de nous ordonner ce que nous avons envie de faire et nous justifie de ne pas faire ce qui nous déplaît. Il est donc naturel, si nous sommes seuls arbitres de nos actes, que, sollicités en sens contraire par les deux raisons qui se combattent en nous, nous préférions à la visiteuse austère, incommode et porteuse de contraintes, la compagne accommodante et complice de nos désirs, car c’est cette raison-là que notre égoïsme appelle la raison. Or, seule mérite ce nom celle qui, dégagée de notre égoïsme, est indifférente à nos préférences, n’emprunte rien de son autorité à notre consentement, ne perd rien de ses droits par nos refus, et impose son infaillibilité à nos insoumissions. Si une telle lumière n’existait pas pour éclairer les ombres que l’incertitude des jugemens humains laisse sur le devoir, l’univers serait une œuvre imparfaite. Si cette raison indépendante de l’homme et digne de le gouverner absolument et sans fin existe, qu’est-elle, sinon Dieu lui-même ?

Tel est précisément le caractère que lui reconnaît la foi.

Certes, la foi ne dissipe pas dans l’âme la plus religieuse les inquiétudes de la sagesse humaine, les tentations de libertés, les affres de misères qui s’élèvent contre l’enfant dans le cœur de l’incrédule. Mais entre les deux hommes voici la différence. L’incrédule, qui a pour guide unique de ses actes sa raison personnelle, a pour la redresser, si elle le trompe, une seule autorité, la raison faillible d’hommes semblables à lui. Or, l’influence des uns sur les autres est ruinée par cette égalité d’origine et d’imperfection. Si donc cet homme s’est laissé gagner par les sophismes ennemis de la famille, il y a