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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/699

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Croisset qui a raison. Et si j’ai semblé tout à l’heure m’associer à l’incrédulité du public, on a bien compris ce que je voulais dire : c’est que, sous cette forme et au terme de cette petite histoire, la démonstration ne me paraissait pas extrêmement concluante. Mais il est bien impossible qu’une nation, destinée à vivre, n’ait pas reçu de la grande épreuve qui a mis son existence en péril, une commotion profonde et durable. Avant 1914 comme avant 1789, nous nous étions endormis dans la douceur de vivre. Encore une fois, le réveil a été terrible ; les vérités méconnues nous sont apparues dans un jour aveuglant et sinistre : nous voyons où nous a menés la dérision de toutes les idées sérieuses et nobles. Nous renaîtrons à la santé, je n’en doute pas un seul instant. Sachons seulement que la transformation ne sera pas immédiate, et c’est ce qui pourra donner le change : le pli est pris et la grimace ne s’effacera pas en un jour. Mais quelques années ne sont rien dans la vie d’un peuple. Et ce n’est pas trop compter sur la vertu du sacrifice consenti par des millions de Français, que d’en attendre pour la France de demain une atmosphère purifiée.


La Comédie-Française a repris Œdipe-Roi ; elle le devait : le chef-d’œuvre antique est de ceux] auxquels notre grande scène littéraire se doit de garder pieusement leur place.

Nous nous étions accoutumés à n’apercevoir Œdipe qu’à travers la magnifique création de Mounet-Sully. M. Paul Mounet n’a pas reculé devant la lourde tâche de reprendre un rôle chargé d’un si grand souvenir. Il y a brillamment réussi, et le succès qu’il a obtenu lui fait beaucoup d’honneur. S’il n’a pas hésité à s’inspirer de la tradition créée par son frère, il a su se garder des dangers d’une imitation trop prochaine. Moins de lyrisme, moins de beauté plastique : le rôle rapproché de nous. En cet Œdipe humanisé, nous ne voyons plus qu’un malheureux qui lutte désespérément, raisonne, discute, se débat jusqu’au moment où la Fatalité le terrasse. La salle a récompensé l’excellent artiste par de vigoureux applaudissemens.

Est-il besoin de redire que l’image de Mounet-Sully était partout présente ? Aussi la Comédie a-t-elle été bien inspirée de nous faire entendre les beaux vers de M. Charles Clerc : A la mémoire de Mounet-Sully, que Mme Bartet, après le dernier acte, est venue dire avec tout son art et toute son irrésistible émotion. En évoquant en strophes vibrantes le souvenir du doyen d’hier, le poète a su exprimer la fervente admiration de tous pour un des plus grands artistes de notre temps.