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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/606

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Ces deux témoignages suffisaient à indiquer dans quelle voie l’enquête devait être poursuivie. Il s’agissait de feuilleter les mémoires composés par les anciens combattans de 1870. Parmi les soldats de Metz qui avaient traversé les provinces rhénanes, il s’en trouverait certainement qui auraient livré au public leurs souvenirs. De la sorte, les documens oraux que nous avons cités, toujours facilement récusables, recevraient un contrôle et une confirmation. Or, les livres qui répondent aux conditions ci-dessus définies existent, quoique peu nombreux : ce sont ceux du lieutenant-colonel Meyret, du commandant J. Girard, du capitaine Mège, de G. Masson, et il faut y ajouter l’ouvrage du chanoine E. Guers, qui visita en 1870 les camps d’Allemagne où étaient internés nos prisonniers.

Comme tous les récits de choses vues, ceux-ci sont de valeur très différente. Le capitaine Mège, ancien enfant de troupe, n’est pas très renseigné sur l’histoire des pays qu’il traverse. Il ne sait qu’une chose, c’est qu’il est chez l’ennemi, il ne distingue pas les immigrés des indigènes ; il raconte les événemens auxquels il est mêlé sans en faire ressortir la signification ; il ne nuance ni ne définit. Le commandant Girard et le colonel Meyret sont infiniment plus avertis et observent beaucoup mieux. Le second particulièrement discerne avec une rare sagacité : « Il y a ici, note-t-il, deux populations très différentes d’éducation et de sentimens : le peuple rhénan qui a été français et qui a aimé la France, et le monde des employés prussiens qui nous hait et nous méprise : l’orgueil de ces drôles est devenu incroyable ; ils poussent la population paisible à nous insulter, tout en devenant humbles et plats, si l’on fait mine de résister à leurs sottes injures. »

Or, les faits parlent très clairement : en 1870, les Rhénans nous attendaient. Et cela, les Prussiens ne l’ignoraient pas. Ce qui le prouve, c’est la façon même dont ils ont pourvu au transport de nos prisonniers. C’est au début de novembre que nos prisonniers traversent les territoires de la rive gauche. Cette saison n’est pas très propice pour les voyages en bateau, surtout sur des chalands découverts. Mais les longues navigations sur des rivières dont il faut suivre toutes les sinuosités présentent d’autres avantages : ce que veulent les vainqueurs, c’est montrer aux populations des Français captifs, et alors ils s’arrangent pour que le spectacle soit bien vu, et dure longtemps.