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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/583

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met à lancer des grenades par la cheminée. La deuxième grenade met le feu à un faisceau de fusées éclairantes oubliées dans le couloir. Les fusées jettent une folle lueur de flammes de magnésium, un immense feu de Bengale blanc, rouge, vert, de toutes les couleurs, avec un torrent de fumée qui me fait croire à l’incendie ; j’avais près de là un dépôt de six cent mille cartouches. Pour moi, je reste atterré du coup. Après tant de déveines, c’était la dernière déveine…

« C’était le salut, mon ami ! Les Boches, voyant jaillir ce flot de flamme et de fumée, croient que tout saute, s’imaginent le fort miné, déguerpissent ; ils en oublient de tirer sur mon brave Neyton, qui file sans demander son reste et arrive sans une égratignure. Maintenant, c’était à nous de rire ! » « Cet enchaînement de circonstances, dont je reste encore ébloui, ce déclic de hasards incroyables et logiques, se presse en quelques secondes. J’en étais encore à calmer dans le couloir l’émotion des fusées, — mes hommes avaient eu la frousse d’une attaque aux liquides enflammés et se voyaient déjà brûlés vifs, — avant de comprendre que la même terreur régnait à la surface. Bienheureuses fusées ! Panique salutaire ! Boches et Français s’étaient frappé réciproquement l’imagination. Je ne réalisai ce qui s’était passé qu’en voyant se lever la tourelle de 75. Alors tout s’éclaircit et je ne doute plus de la victoire.

« Ah ! mes braves boites à mitraille ! Avais-je eu le flair de me démener pour les avoir ! Quelque chose me disait bien que j’aurais à m’en servir. Et il était moins cinq quand on me les a données. Bonnes vieilles boites ! Avec quelle volupté j’entendis la première ! Avec quelle joie nouvelle je comptai les suivantes ! La tourelle en cracha cent seize, — une grêle de mitraille, à pleine gueule, à bout portant ; à chaque coup, j’en sentais sur la tête un rafraîchissement ; je me dilatais, je tressaillais d’aise presque à en défaillir, d’un plaisir de revanche quasi insupportable, en écoutant cette colère qui me balayait, m’étrillait, me fouaillait mes Boches et me les faisait descendre de la surface de mon fort, plus vite qu’ils n’y étaient montés. Et elle s’en donnait à cœur joie de culbuter dans une fuite grotesque, à grands coups de pied où vous savez, les confians Bavarois et l’helléniste de Nuremberg.

« Que vous dirai-je ? A onze heures, nous restions maîtres du champ de bataille. L’occupation allemande n’avait pas duré