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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/580

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J’avais retrouvé tous mes moyens, et cette exaltation bienfaisante de l’avant-veille. Il ne m’en coûtait aucune peine de mourir. C’est parfaitement exact que je pensais à ce finale étourdissant de Massenet, à ce Ça ira de la Navarraise. En fait, je n’y étais pas, mais pas du tout, vous allez voir : c’est bien moins beau qu’à l’Opéra, mais je ne pouvais pas savoir… En même temps, je distribue ma réserve de chocolat : « Tenez, les enfans, c’est toujours ça que les Boches n’auront pas !… » Mais j’avise un petit jeunet qui, — passez-moi le mot, — me paraît avoir la colique.

« — Quoi ! saligaud ! Dans tes culottes ! F… moi le camp, tu nous empoisonnes ! Tu n’es pas digne de te battre !

« — Pardon, mon capitaine, fait-il en pleurnichant, ce n’est pas de peur, je vous assure !

« Et les copains de rire.

« Mais un troisième, agenouillé sous le créneau qui sert à lancer les pigeons, est en train de glisser dans le tube à dépêches le message que je viens de griffonner à l’adresse du Groupement. L’oiseau, — l’avant-dernier qui me reste, — est, en dépit des précautions, bien malade des gaz de la nuit. Il paraît encore étourdi, languissant. Et l’homme, réchauffant la petite bête dans ses mains, — avec l’affection de ces braves cœurs pour les animaux, — la flatte, lui baise la tête lui dit de petites choses tendres pour l’encourager dans son vol : « Allons, mon petit pigeon ! N’est-ce pas, ma colombe ? » Et il lustrait naïvement avec sa grosse patte les ailes fragiles de notre espérance.

« Je remonte à l’observatoire. Maintenant, on peut voir l’ennemi à deux cents mètres : on reconnaît les vestes, les calots plats, les turbans rouges. La troupe, pendant la marche, s’est un peu désunie et se présente en débandade ; enhardie d’avoir fait tant de chemin sans obstacle, elle arrive les mains dans les poches, sans se gêner, en promeneurs. Ils étaient sûrement persuadés qu’après tout ce qu’ils nous avaient passé, il ne restait plus dans le fort personne de vivant. Le lieutenant marchait d’un air dégagé à leur tête. C’était un petit blondin fadasse, comme un fromage blanc, à lorgnon. J’ai su plus tard qu’il était professeur de grec au gymnase de Nuremberg. Il avait d’ailleurs sur lui le plan détaillé de son fort, car il s’en croyait déjà maître. Il était assez crâne, ma foi, ce jeune pédant ! Ça