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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/579

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Roche s’était glissé auprès de moi et reprenait la jumelle :

« — Mais regardez donc, faisait-il, pas de casques, pas de capotes. Ce sont eux, je vous dis !

« C’étaient eux. Cela paraissait impossible, bizarre, cette lacune invraisemblable de nos connaissances, cette arrivée de l’ennemi par un trou brusque de nos lignes, sans un cri, sans un mot pour signaler le drame, et cet égorgement muet ou ce coup de filet insoupçonné à deux pas de nous. Tout cela demeurait un problème insoluble ; c’était incroyable, mais c’étaient eux.

« Eux : une reconnaissance d’une cinquantaine d’hommes, une avant-garde de bataillon. On les voyait déjà assez distinctement, avec leurs éclaireurs détachés en avant, puis une ligne de tirailleurs et le reste de la troupe en trois petites colonnes. Ils s’amenaient ainsi en bon ordre, à leur aise, sur l’échiné qui relie Thiaumont à Froideterre, — une table rase, nue comme la main, et on l’avait belle, comme on dit, de leur faire payer cette audace assez cher.

« — Je trotte jusqu’à ma batterie, dit Roche. Elle ne répond plus au téléphone. J’ai le temps. On va rire.

« Il revint au bout d’un quart d’heure : la batterie était anéantie.

« Il n’y avait donc plus à compter que sur nous-mêmes. Je n’eus pas à donner un ordre : tout le monde était déjà au fait et savait de quoi il retournait ; cela s’était répandu sans phrases, par un phénomène instantané de cristallisation et de connaissance collective. Nous étions très diminués, réduits de moitié par les gaz, mais je trouvai le reste à son poste, les mitrailleurs à leur créneau, la garnison volante en train de se rassembler dans le couloir. Les hommes examinaient leurs armes et faisaient jouer les culasses. Je pense qu’ils n’étaient pas fâchés de voir enfin le Boche en face, et qu’après le régime des journées précédentes, c’était un soulagement pour tous d’arriver à l’instant de la crise. J’aperçus un de mes mitrailleurs qui riait tout seul, en silence, en caressant sa pièce.

« — Tu rigoles, mon vieux ?

« — Oui, mon capitaine, je suis content : je vais venger mon frère.

« Je brûle mes papiers, mes plans, les ordres, les cartes ; je ne conserve que le carnet insignifiant que vous avez vu.