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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/575

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grandie, sans bornes, douée de facultés multiples, comme d’une rapidité de sensations et d’une ubiquité que je ne m’étais jamais connues. J’étais chez moi, sur mes chantiers de l’Ariège, dans le bleu et le blanc de mon pays ; et en même temps, j’étais dans ce couloir puant, avec mes pauvres poilus, tout enfarinés de poussière et de poudre commodes maçons. Je parlais, je donnais des ordres ; j’avais l’idée de faire construire un abri dans la citerne vide, et d’utiliser pour le couvrir les bancs et les râteliers d’armes. Je surveillais déjà le travail, et je plaisantais même avec le sous-officier chargé de l’exécuter, — je le vois encore : un grand, long, à figure mince de Parisien, blagueuse et un peu triste. Il venait de tomber encore une marmite. Il gouaillait.

« — Je crois, mon capitaine, que j’aurais décidément mieux fait de partir en permission.

« — Allons, mon vieux ! est-ce qu’on sait ? C’est peut-être au retour que vous écoperiez.

« Pauvre garçon ! Dix minutes après, il était tué net, et quatre autres avec lui, par la marmite suivante, la dernière, qui s’abattit ; celle-là, en plein sur la voûte au beau milieu du couloir, et la creva, béton et fer, comme une toile d’araignée, J’accourus ; l’abbé et le docteur étaient déjà à l’ouvrage, déblayant les décombres. On retira les blessés, puis, au bout d’une heure, les cinq cadavres dans un état de boue sanguinolente. La tête de l’adjudant était écrasée, laminée, hideuse, plate comme une tête de raie.

« Sans doute que les Boches étaient contens, puisqu’ils s’en tinrent là : leur observateur de Douaumont avait signalé le coup au but, ils n’en voulaient pas davantage. Peut-être se figuraient-ils que l’explosion nous avait tous réduits en poudre ; ou encore comptaient-ils sur un autre tour pour nous achever, et leur suffisait-il d’avoir pratiqué ce trou pour y enfiler le reste. Mais voyez ce que c’est que la guerre ! Les calculs les plus sûrs vous leurrent, les craintes les mieux fondées vous trompent. Ce fatal obus, il est vrai, nous causait un mal cruel ; il laissait dans notre couverture une plaie, une avarie béante que je n’avais pas de quoi réparer ; c’était un succès pour les Boches, pour nous une menace et une terrible inquiétude. Et c’est ce trou qui nous sauva…

« En attendant, la nuit ne fut pas moins pénible que le jour. Ce fut même quelque chose de pis, ce furent les gaz. Ce n’était