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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/574

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quoiqu’elle fût présente à toutes les pensées : est-ce que les voûtes sont à l’épreuve ? Ont-elles les reins pour encaisser ? , C’était une nouvelle angoisse qui s’introduisait sourdement au fond de tous les courages, comme une morsure secrète dont on ne faisait part à personne. Jusque-là, nous n’avions pas eu cette inquiétude : nous nous demandions bien ce que nous ferions le moment venu dans nos tranchées bouleversées, mais nous ne craignions rien sous notre carapace. Cette fois, j’en étais moins sûr. La couche de terre supérieure était ratissée depuis longtemps. Restait la cuirasse toute nue : un mètre de béton avec un matelas de fer. Était-ce suffisant ? J’avais des doutes. A chaque coup dont le souffle nous plongeait dans la nuit, je pensais que le prochain nous éteindrait de même, et que ma vie ne tenait pas plus solidement à ce monde que la petite flamme de ma bougie.

« Eh bien ! cela aussi, on s’y accoutumait. Heureusement les Boches tiraient un peu trop long. L’obus nous passait au ras des cheveux et allait éclater à cent mètres en arrière, dans le fossé. Alors, on sentait le fort s’arracher, se déchausser comme une dent, sauter comme une planche sur des vagues. Nous avions presque fini par croire que nous en serions quittes pour l’émotion. Vers les deux heures après-midi, environ au vingtième coup, une de ces grosses marmites était tombée tout contre la gaine qui conduit à l’observatoire ; le coup avait produit une cloque dans la paroi, une espèce de boursouflure, mais sans entamer le béton : deux hommes blessés par les gravats, sans plus, ce qui nous avait rendu confiance dans notre carcasse. Chose curieuse ! loin d’être abattu, je me sentais au contraire étrangement surexcité. Je jouissais d’un état exquis de limpidité, de parfaite liberté spirituelle. Je me voyais agir, j’assistais presque en spectateur à tout ce qui m’arrivait. Mes impressions me semblaient belles et même enviables, comme des aventures qui en valaient la peine. Je me souviens que je considérais avec une sorte de détachement ce pauvre bonhomme que je faisais là, ce chétif personnage engagé dans l’épreuve, ce moi militant et terrestre, comme si la partie non mortelle de mon âme était déjà placée dans une région où aucun accident ne saurait plus l’atteindre.

« Cet état d’esprit singulier ne diminuait pas mon attention pour le détail des choses. Ma personne me faisait l’effet d’être