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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/573

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que j’y étais, j’y tenais le mieux du monde. Je n’imaginais même plus qu’il pouvait en être autrement. C’est ainsi : les faits sont de grands maîtres, ou bien nous possédons des réserves nerveuses insoupçonnées. Je me promenais dans la galerie pour tâter le pouls à mon monde : « Eh ! les enfans, ça chauffe ? » — « Oui, mon capitaine, je crois que la guerre est déclarée. » Braves petits ! Ils riaient. Il n’en faut pas beaucoup dans ces cas-là, pour les faire rire.

« Tout allait très bien jusque-là, et je rentrais assez rassuré dans ma chambre, quand il se produisit du nouveau. Un coup de gong soudain, — grave, catégorique, autoritaire comme un ordre, et se détachant avec empire de toutes les autres voix du concert, — venait de faire lever les têtes. Pour des oreilles exercées aux bruits de la bataille, aucun doute : cet avertissement-là s’adressait directement à nous. Et aussitôt après, une sorte de ronflement redoutable de trombe, emplissant tout l’espace, absorbant tous les bruits épars dans son sillage sonore, l’espèce de bruissement d’une chose monstrueuse en voyage, grandissant comme un tourbillon de rapide dans une gare, — puis la secousse, un vacillement de tout, comme une impression de gouffre et d’ouverture d’abîmes. Il était dix heures précises. Décidément, c’était le grand jeu.

« Questions, discussions : qu’est-ce ? Quel calibre ? Quels dégâts ? et le reste. En fait, c’était probablement un 380 de marine amené sur rails dans le bois d’Haumont et qui nous canardait tranquillement à une douzaine de kilomètres. Je lâche un de mes pigeons pour rendre compte et demander la contre-batterie. Mais, baste ! notre artillerie n’avait pas le bras si long ! De dix minutes en dix minutes, avec une régularité d’horloge, cette chienne de pièce nous balançait son petit pruneau de trois quarts de tonne, ses quinze ou seize cents livres de fer et d’explosifs, — sans préjudice des autres pelots de moindre importance que nous recevions depuis le matin. Mais ceux-ci, on n’y faisait même, plus attention. Et de dix en dix minutes, toujours le même coup de tocsin, suivi de cet énorme hennissement de bolide, et de l’horrible choc qui secouait le fort et soufflait nos lumières, car dans cet ouvrage ultra-moderne, on n’avait oublié que l’électricité. Et, à chaque nouvel obus, la question machinale : « Encore uni Où est-il tombé, celui-là ? » Mais il y en avait une autre que nul n’osait émettre,