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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/568

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n’est pas grand’chose. Et par-dessus le marché, je crains d’être un peu long. Vous me direz bonsoir quand je vous ennuierai. »

Je le rassurai. Il continua.


IV

« Je ne vous apprendrai pas ce que c’est que l’attaque du 23 juin. Ç’a été, si vous l’ignorez, le plus furieux, le plus massif, le plus luxueusement monté de tous les assauts boches depuis le commencement. Ils n’avaient rien fait de si soigné depuis le mois de février. Sans doute qu’ils sentaient se mijoter quelque chose et qu’ils se méfiaient de la Somme. Bref, ils étaient pressés de conclure et de brusquer la fin. Ils voulaient Verdun coûte que coûte. On a trouvé des ordres dans les poches des prisonniers : il ne s’agissait pas seulement de Froideterre, mais encore de Saint-Michel et de la batterie de Marceau. Ils calculaient que de ce train-là ils arriveraient en trois jours, tambours battans, place de la Roche. Ils avaient fait venir exprès une masse d’artillerie et six divisions toutes fraîches, bien dressées, bien repues, bien reposées ; ils avaient amené les drapeaux, les fanfares. L’Empereur était par derrière, au quartier général. Enfin, c’était un coup rudement machiné. Les ressorts étaient bandés à bloc. On peut dire, sans fatuité, que Verdun n’a jamais été plus en danger. Peut-être que le public ne s’en est pas douté parce qu’il a eu tout de suite à penser à autre chose. Mais vous vous rappelez l’ordre du jour de Nivelle ? Du reste, ça n’a plus d’importance, et tout cela doit être à présent dans les livres.

« Bien entendu, je n’en savais pas si long sur le moment. Ce que je vous en dis, je l’ai appris depuis et c’est pour vous » aider à mettre les choses en place ; car c’est un lieu commun de dire qu’un combattant n’aperçoit rien de la bataille, mais c’est la pure vérité : il n’y voit pas plus loin que le bout de son nez. On ne connaît que son coin, et c’est de mon coin seulement que je vous parlerai.

« C’est le 25 ou le 26 mai que j’arrivai à Verdun, venant d’une brigade où j’avais fait la campagne. Comme officier d’une vieille classe, et ayant besoin de repos, j’étais nommé adjoint au commandant du génie de la citadelle ; celui-ci me bombarda tout droit à Froideterre, qui dépendait alors de la Place, pour