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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/562

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l’habitant de cet amusant logis était, dans le civil, ce qui s’appelle un propriétaire. Il exploitait certaines carrières de gypse dans l’Ariège. Là-dessus, je me figurais, dans quelque vallée du pays de Comminges, une de ces industries immuables qui ont à peine changé depuis les vieux Gaulois : les clairs chantiers à ciel ouvert, les convois de mulets descendant le gypse jusqu’aux fours sur les ponts « que César éleva, » les sacs de plâtre s’acheminant enfin sur des péniches jusqu’aux grandes voies fluviales du Rhône ou de la Gironde. Je voyais mon ami botté, sifflant son chien et venant à cheval donner aux travaux le coup d’œil du maître. Des voyages d’affaires à Tarascon et à Marseille le promenaient périodiquement à travers l’antique province romaine, mais il revenait pour vivre dans cette Toulouse enchanteresse, dont les rues au printemps sentent la violette. C’était une de ces enviables existences provinciales, bien construites, bien rythmées, mêlées d’affaires et de loisirs, sans ambitions et sans soucis, avec une large indépendance et le cours heureux et facile d’une chose naturelle. Il y avait place dans ce cadre pour l’activité et pour le farniente, pour le plaisir et l’opéra ; il y avait de l’air autour de la personne, et la figure même de l’homme montrait dans le citadin le hâle du demi-rural.

Il représentait à merveille ce Français de bourgeoisie moyenne, qui se sent ingénument l’enfant gâté de la nature et qui, pour être ce qu’il est, n’a guère pris que la peine de naître. Peu de culture, nulle étude, point d’école, rien d’applique ni de livresque, mais une intelligence souple et une certaine confiance tranquille que « tout s’arrange. » Et il est vrai que tout lui avait réussi : un fond de race excellent suppléait aisément à tout ce qui lui manquait. C’est pourtant ce même charmant garçon, si bien fait pour jouir paisiblement du jour dans sa délicieuse Florence de la Garonne, en faisant prospérer sa maison et sa riante fortune, c’est ce bourgeois pareil à une foule d’autres, à qui il était échu de sauver Froideterre et d’avoir dans sa vie cette minute insigne de tenir en échec l’Empereur allemand. Car, Froideterre pris, qui pouvait répondre de Verdun ? Il est probable que ce bon vivant, ce bon enfant de Méridional, si cordial, si gai, si innocemment sensuel dans ses goûts d’aises et de toilette, avait infligé au kaiser une des plus rudes déconvenues qu’ait éprouvées Sa Majesté le Prince de la guerre.