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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/559

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encore une tignasse de fils de fer, pareille a une touffe de poils collés à un morceau de crâne ; mais ces poils sont des barres d’acier d’un pouce d’épaisseur. Le projectile les a tordus, hachés, déchiquetés, comme s’il se fût agi d’un simple paillasson.

Tout le reste est un amas de décombres, retourné, bêché, étripé jusqu’en ses fondemens. C’est le paysage de cratères et d’entonnoirs, toujours impossible à décrire faute de termes pour rendre un tel état de dislocation, une telle agitation des lignes, une telle discontinuité et de tels heurts de modelé, ces remous de formes incohérentes comme une vision de géhenne. Pas une ombre, pas un brin d’herbe n’égaie ce triste espace ; la nappe d’or qui couvrait le reste de la colline s’arrêtait au bord du glacis ; le printemps reculait autour de cette désolation. La terre y paraissait scalpée, comme le poil d’une bête s’use à l’endroit du bât. Ainsi la redoute se montrait nue, telle qu’une sorte d’écorché terrestre, avec ces formes grimaçantes comme trahissant un grincement d’os broyés dans la chair, et ces convulsions d’un grand corps à l’état de spasme.

Tout respirait encore le drame ; mais j’étais curieux surtout des pensées de mon compagnon. Il continuait d’aller et de venir et prenait un plaisir évident à se revoir où il était ; il s’amusait à deviner de vieilles connaissances, la porte, une vague piste qui était l’ancienne route, et il ne fallait rien moins que l’habitude qu’il avait des lieux pour s’y orienter sans faute. Des morceaux de la grille d’enceinte pesant une demi-tonne de fonte, arrachés de leurs scellemens, avaient volé à plus de centimètres comme des fétus de paille. Il me faisait remarquer avec satisfaction ces témoins du bombardement. J’essayais de le mettre sur la voie des souvenirs et peut-être des confidences ; mais il éludait les questions ou répondait en peu de mots. Au moment de quitter le fort, comme il semblait prêt à se montrer plus communicatif, nous rencontrâmes T…, qui se joignit à nous pour le retour, et ce fut fini de ce que j’attendais pour ce matin-là.

C’est une des singularités de l’existence militaire, au moins telle que cette guerre l’a faite, que l’extrême ignorance où l’on peut vivre les uns des autres. Il arrive de passer un an avec un camarade, et de traverser avec lui de ces momens où l’on dit que l’on connaît un homme, sans savoir de lui autre chose que deux ou trois circonstances insignifiantes. On ne met en commun