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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/542

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coalition des propriétaires et des locataires se refuse au voisinage bruyant et destructeur des enfans. L’ouvrier vit largement s’il est seul ; s’il est marié, la même somme doit pourvoir à deux existences ; s’il devient père, il lui reste pour chacun d’autant moins qu’il a plus d’enfans : il a à choisir entre une vie facile, médiocre, misérable. Il est d’autant moins disposé à engager des dépenses qu’il n’est jamais sûr du lendemain. L’économie est une confiance en l’avenir ; lui pense que ce soir commenceront peut-être les longs chômages, et l’épargne lui semble dérisoire. Il croit placer mieux son gain à ne pas épargner sur ses jouissances quotidiennes. Il dépense ce qu’il gagne, mange mieux que les petits bourgeois, boit davantage, est amateur de spectacles. La ville lui rend difficile de résister à ces tentations, et accumule autour de lui les tentations auxquelles il ne peut satisfaire. Le luxe sous toutes les formes l’obsède, le frôle, l’insulte, l’écrase, le provoque à un parallèle perpétuel entre ce qui lui manque et ce dont les passans surabondent, et ranime ses griefs sans cesse aggravés contre son sort.

Ce grief devenait une force le jour où le suffrage universel a fait de la multitude ouvrière une puissance. Il y avait pour les politiques une fortune à gagner avec la haine sociale. La haine croit mal dans les âmes religieuses : il fallait d’abord déraciner la foi qui entretient la paix. Rien de plus facile que de propager chez les prolétaires l’incrédulité à laquelle les prédisposaient la licence de leurs plaisirs, l’humeur frondeuse de leur intelligence et l’organisation même de leur travail. Il les tient toujours assemblés comme en une réunion publique où les réalités disparaissent sous les apparences oratoires, où le sérieux a tout à craindre du rire, où les passions d’une foule préparent l’empire des meneurs. Là s’unifièrent les esprits. Les ouvriers par les accroissemens progressifs du salaire devaient conquérir tout entier le « capital » qui n’avait pas voulu leur faire une part. L’arme, la grève, pour une telle victoire devait être maniée par des soldats résolus et tenaces. Leurs aptitudes militantes furent exactement mesurées. Pour les célibataires la souffrance était moindre et la fermeté plus facile ; les autres avaient le cœur plus faible et trop prêt à capituler devant la faim des leurs ; la présence et la main de la femme rendent chère à l’homme, dans le moindre foyer, la possession personnelle des plus pauvres biens, et le détachent de cette