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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/541

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de gains plus élevés, de labeurs moins durs, d’habitudes moins grossières. Les villages se dépeuplent, le paysan se transforme en ouvrier et, dans sa profession nouvelle, trouve des raisons nouvelles de limiter sa famille.


IV

Longtemps les ouvriers ne furent qu’une petite fraction détachée de la masse paysanne, et féconde comme elle. Le nom de « prolétaire » les désignait par leur vertu sociale de prolifiques. Mais deux révolutions presque simultanées changèrent pour lui les lois du devoir et du travail. Au moment, où les tutelles sociales de l’ancien régime cédaient à l’émancipation de l’individu, les outils domestiques des métiers étaient remplacés par les puissantes machines des usines. Une concentration soudaine se faisait à la fois dans les capitaux des riches et dans le labeur du pauvre pour créer l’industrie moderne. Au lieu de proportionner ses efforts aux besoins d’une clientèle restreinte et connue d’avance, elle se proposa d’abaisser le prix de chaque marchandise par la surabondance de la fabrication, et de se disputer partout la clientèle par le bas prix des marchandises produites. C’est une politique de guerre appliquée aux travaux de la paix : guerre entre divers pays, dans chaque pays entre les fabriques de chaque espèce, dans chaque industrie entre les patrons soucieux de produire au meilleur marché, quitte à refuser aux ouvriers le nécessaire, et les ouvriers soucieux de défendre leurs salaires, quitte à arrêter par la cherté des fabrications la vente des marchandises. Et pour régler ces différends où se heurtent des intérêts que leur solidarité seule pourrait consolider, la guerre encore, la grève, où les patrons et les ouvriers tiennent à ne rien se céder, l’obstination dût-elle réduire le patron à la ruine ou l’ouvrier a la faim.

Or toutes les conditions de cette lutte détournent l’ouvrier de la famille. Son travail ne lui laisse pas le loisir d’avoir un foyer. Sa demeure est l’usine, son logis la place où l’on dort et non celle où l’on vit entouré des siens. Ce logis, dans les villes, est cher. Plus la famille est nombreuse, plus, entassée dans des espaces trop étroits et dépourvus d’air et de soleil, elle croit chétive, anémique et menacée par la tuberculose. Ces étroitesses mêmes ne s’offrent pas à ceux qui les cherchent, et la