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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/540

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de montagnes, où l’influence des villes lutte moins contre l’amour du sol natal, où la pensée reste enfermée comme le regard et se fixe sur les choses habituelles et proches, persistent les groupes les plus stables des familles paysannes. Il y a en France plusieurs départemens, ceux du Plateau Central, où ce n’est pas assez pour les enfans d’être attachés à cette culture commune et réunis autour du père durant toute sa vie. Même après sa mort, ils s’entendent pour laisser à l’un d’eux le bien de famille, et ce propriétaire, unique par mandat de tous, s’entend avec chacun pour que le régime ne fasse tort à personne [1].

D’un côté, l’œuvre destructrice des lois : pour émanciper l’individu, des nivellemens et des désagrégations qui séparent chaque homme de ses proches, et, pour lui faire sa part dans le brisement du patrimoine commun, réduisant en poussière la place du foyer. D’un autre côté, l’œuvre conservatrice des mœurs : pour perpétuer la famille, des traditions qui la tiennent attachée à elle-même et au patrimoine formé par un travail collectif. Où, par la force dissolvante des lois, la propriété se morcelle et se pulvérise, la famille rurale diminue et se sèche dans ses racines partagées ; où, par la résistance des mœurs, le domaine conserve son unité, la famille reste féconde autour de lui. Mais, dans la plus grande partie de la France, les lois ont été plus fortes que les mœurs. Les foyers plus déserts se sont faits plus tristes, les travaux conduits par moins de mains familiales sont devenus plus stériles. La ville, que le paysan a appris à connaître durant son séjour à la caserne, exerce davantage sur lui les attraits de plaisirs plus fréquens,

  1. Procédé en usage dans quelques départemens français. Dans la Corrèze, il est ainsi constaté par un jurisconsulte : « Malgré la loi, grâce à des coutumes anciennes que personne ne conteste, on donne à l’avance et par choix, du consentement des héritiers, le domaine à l’un des enfans, à charge par lui de dédommager en argent ses frères et sœurs. » (L’abaissement de la natalité en France, par Charles Duchambron, Paris, Jules Rousset, p. 305.) La même coutume est non moins familière à l’Aveyron.