Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/530

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


urbaines, et le mouvement a gagné les cités elles-mêmes : comme la forêt qui marche, elles s’avancent à la rencontre les unes des autres. Là se forme une race à laquelle un juge-pénétrant rendait naguère cette justice qu’elle savait « créer fortement de la vie, avoir beaucoup d’enfans et faire de la richesse [1]. » On l’a justement félicitée « d’allier aux vieilles traditions nationales l’esprit aventureux des pays neufs. » Ses dernières nées, Roubaix et Tourcoing, la veille de la guerre, « traitaient annuellement deux milliards de francs d’affaires, distribuaient 150 millions de salaires et exportaient pour près de 500 millions de produits [2]. » Nulle part n’apparait plus indivisible la richesse d’œuvres et la richesse d’hommes.

A Lille, les Bernard ont le même renom que les Bergasse à Marseille, les Isaac à Lyon, et depuis plus longtemps. Dès le XVIe siècle, leur arbre généalogique étend régulièrement ses branches et élève sa cime. A chaque génération le nombre des nouveaux venus n’atteint pas à l’extraordinaire, il monte une seule fois à onze, mais les familles de cinq à neuf ne sont pas rares, celles de six à sept sont habituelles. Ces actes de naissance ont été publiés par un Bernard qui, en 1889, montrait accrue « durant les quatorze dernières années de 142 membres, cette légion française et chrétienne [3]. » Elle est un exemple et pas une exception à Lille. A Tourcoing et à Roubaix, le pullulement des familles a popularisé certains noms portés à la fois par cinq, six, sept dynasties distinctes et fraternelles qui ont chacune de sept à douze enfans : les Motte, les Toulemonde, les Tiberghieh, les Lestienne, les Glorieux ont répandu dans le monde entier leur inséparable abondance d’hommes et de marchandises.

Mais à mesure que la fortune est moindre, combien la tentation d’épargner sur les enfans devient forte ! La plupart des bourgeois sont des voyageurs plus proches du départ que de l’arrivée. Le jour baisse, tandis qu’ils gravissent et ils veulent achever leur ascension avant la nuit. Pourquoi alourdir sa marche par un poids de plus ? Eussent-ils gravi assez haut pour dominer

  1. Pierre Mille, Discours à la Sorbonne, 19 février 1917.
  2. Alfred Dumez, Histoire industrielle et commerciale de Roubaix-Tourcoing, p. 8.
  3. Généalogie de la famille Bernard. Avant-propos de Paul Bernard, Lille, 1889.