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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/515

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où le portrait du souverain tient à peu près la même place que jadis dans les nôtres le crucifix. On exhorta les prêtres shintoïstes à la prêcher dans les familles, puisqu’ils sont les seuls ministres de religion en concordance parfaite avec les enseignemens des rescrits impériaux. Les grands enterremens furent remis à leurs soins. Et la bureaucratie, de plus en plus forte, devint une sorte de clergé impérial. Au contraire des hommes de la Restauration, qui avaient trop laïcisé le shintoïsme, ceux d’aujourd’hui travaillent à lui rendre son caractère religieux. Il y a près du parc de Hibya, au centre de Tokyo, un temple shintoïste où maintenant il est de mode dans la haute société de venir se marier. Or, si l’on trouve bien à l’origine du mariage japonais un rite religieux, mais un rite purement domestique, depuis très longtemps les unions n’étaient que de simples contrats civils. Jamais on n’avait eu l’idée de les sanctifier devant les emblèmes du shintoïsme et de la divinité impériale. Imitation européenne à coup sûr, mais où les Japonais prennent surtout ce qui peut affermir le fondement mystique de l’autorité du souverain.

Une des préoccupations les plus constantes du gouvernement et des promoteurs du Bushido est d’atténuer entre l’ancien Japon et le Japon moderne un contraste susceptible d’inspirer des doutes sur l’omnipotence et l’omniscience du Mikado. On ne néglige rien pour donner au peuple l’illusion que rien n’a changé. Dans un livre de lecture populaire, publié en 1910, le comte Okuma inscrivait, en tête de chaque chapitre, une poésie de l’empereur conçue à cette intention : « C’est en méditant les anciens exemples, dit l’auguste poète, que je dois gouverner l’Empire renouvelé. Et encore : Mon seul désir est que les lois nouvelles ne dérogent pas aux antiques lois des dieux. Cet état d’esprit s’accuse quelquefois d’une façon assez déconcertante. Au mois de juillet 1910, la ville de Yokohama, désirant fêter le cinquantenaire de l’ouverture du port aux étrangers, inaugurait la statue du ministre d’un des derniers Shogun, qui, en 1858, sans en référer au fantôme impérial, sous la pression des circonstances, épargna à son pays de graves mécomptes en traitant avec les Européens, et qui, bientôt frappé par les Samuraï du prince de Mito, avait payé de sa vie son courage et sa clairvoyance. Le gouvernement se fit à peine représenter à cette inauguration. Mais, quelques jours plus tard, on fêta les