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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/491

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péen et de démarquer ses inventions, sur les révolutions qui se préparent et qui éclateront sans doute la semaine prochaine. Comme l’étranger vieillit peu au Japon et comme il rajeunit quand il y revient ! Le personnel des ambassades s’était entièrement renouvelé. La plupart des anciens professeurs, ingénieurs, industriels, avaient disparu. Mais je n’avais qu’à fermer les yeux et à écouter leurs remplaçans pour les croire encore là. Au lieu de m’en réjouir, j’en éprouvai une vague tristesse. Un vieux missionnaire que je rencontrai hésita à me reconnaître, et j’eus la même hésitation, car nous ne pensions pas nous revoir en cette vie. Nous avons commencé par compter les morts. Les vieilles amitiés qui se rejoignent prennent si naturellement le chemin du cimetière ! Mais quoi ! nous ne mourons pas. La mort n’est qu’une illusion de notre misérable individualisme. Il faut que la pièce continue avec les mêmes rôles. Acteurs et figurans ne comptent guère. Ce sont les paroles qui durent, les vaines paroles. Mon vieil ami sourit et me dit : « L’homme ne repasse pas deux fois par le même chemin sans mélancolie. S’il ne le reconnaît plus, il se sent déjà comme poussé hors du monde. S’il n’y trouve aucune nouveauté, il sent le peu que nous sommes dans l’éternel recommencement de tout. Vous craigniez que le Japon ne fût plus votre Japon ; puis vous vous êtes félicité qu’il le fût toujours, et voici maintenant que vous allez vous attrister qu’il le soit trop. Vous vous apercevrez peut-être qu’il l’est plus encore et que c’est en cela qu’il a changé. »


II. — LES FUNÉRAILLES DE L’IMPÉRATRICE

La semaine de mon arrivée, le 24 mai 1914, eurent lieu les funérailles de l’Impératrice douairière. J’avais encore dans les yeux cette matinée d’avril où, en 1898, je l’avais vue près de l’Empereur, écoutant des discours qui célébraient la trentième année de leur règne à Tokyo. Elle portait ce jour-là une robe vieux rose aux reflets d’or qui la guindait. Mais sous cette carapace européenne, et malgré son visage fané, — fané comme une fleur, — où ses yeux faisaient deux points noirs et sa bouche une petite moue à peine teintée, elle gardait la gracilité de la jeunesse et donnait toujours l’impression d’une fragilité diaphane et d’un pas aussi léger que devait l’être son sommeil.