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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/488

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brochette de décorations qui étaient les seules splendeurs de ce lever du jour. À peine la passerelle du navire eut-elle touché le quai, un autre officier y grimpa, moins décoré que le nôtre et suivi de deux dames japonaises. Leurs socques de pluie, en forme de petits bancs, s’accrochaient péniblement aux tringles de la passerelle ; et le nœud de leur ceinture, qui relevait leur léger manteau de soie noire, leur donnait l’air de ployer sous un fardeau trop lourd. L’une de ces dames, fille de l’amiral Togo, était la femme de notre compagnon. Les deux époux se revoyaient après une longue séparation. Ils ne se serrèrent même pas la main. Elle s’inclina, aspira beaucoup d’air entre ses dents et prononça quelques paroles. Il s’inclina, un peu moins, aspira de l’air, pas tout à fait autant, et prononça quelques mots, plus brefs. Ce petit incident, au milieu du remue-ménage de l’arrivée, me reporta si loin dans le passé qu’il ne me sembla plus que j’avais quitté le Japon ; Mieux que tout ce qu’on pouvait me dire, l’attitude de ce mari et de cette femme me prouvait que les rapports entre les deux sexes étaient toujours les mêmes, ou qu’ils avaient du moins gardé leur ancienne étiquette.

Je gagnai rapidement la gare toujours aussi venteuse et aussi délabrée, et je pris le premier train qui partait pour Tokyo. C’était bien le wagon dont j’étais descendu jadis. Les hommes, que je m’attendais à trouver tous en veston ou en jaquette, portaient presque tous le costume national. Des femmes agenouillées sur les longues banquettes fumaient leur cigarette entre leur parapluie de papier huilé et leur paquet enveloppé d’un linge couleur de safran. Elles étaient un peu moins avenantes que la dernière fois que je les avais rencontrées, mais beaucoup plus que la première fois que je les avais vues. Je compris que je n’aurais pas besoin de me réaccoutumer à l’esthétique japonaise, que j’avais été une fois pour toutes vacciné contre les désillusions des premiers jours, que mes souvenirs n’avaient ni défiguré ni transfiguré cet aimable pays, et que de nous deux j’étais le seul qui eût vieilli.

Arrivé à Tokyo, j’eus l’impression que la capitale du peuple le plus révolutionné avait moins changé, dans ces quinze dernières années, que les villes américaines et même que Paris. On l’avait enlaidie, ce qui pourtant, était difficile. On en avait augmenté l’incohérence. Des ponts de fer remplaçaient de fameux vieux ponts de bois. Les tramways à trolley