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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/48

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qu’évoque le nom d’Edgar Degas. Celles qu’il a créées en ce sens qu’elles n’auraient point, sans lui, la place qu’elles ont dans l’art, ce sont ses évocations de la vie théâtrale : Le Foyer de la danse, la Répétition d’un ballet sur la scène, les Classes de danse, la Danseuse dans sa loge, les Fauteuils d’orchestre, la Danseuse étoile ou la danseuse saluant le public, son bouquet à la main, c’est-à-dire des sujets tirés d’un monde tout artificiel.

Ses modèles sont, par là même, des produits très spéciaux de la civilisation contemporaine, de son luxe, de son entraînement, de sa misère et sa déchéance physiologique : des jockeys, des filles, des ballerines surtout. Ce n’est plus la danseuse, Muse ou Grâce, de l’artiste classique, de Mantegna, par exemple, aux formes robustes, saines, pleines, qui danse lentement, comme elle mange, comme elle boit, comme elle chante, par plaisir, laissant ses membres prendre, à leur aise, les attitudes que lui dictent sa grâce naturelle et son besoin de mouvement. C’est la danseuse par force, par ambition, par misère, — et par besoin de repos. C’est surtout la danseuse par dressage. Elle est bien près de la saltimbanque. C’est le « rat d’opéra, » mince, nerveux, chlorotique et affamé, avec ce « populacier museau » que le maître lui-même, dans un de ses sonnets, a chanté. De là, une anatomie et une myologie très particulières, que Degas a grand soin d’étudier et de mettre en relief. Au lieu de voiler sous un contour, non pas conventionnel, mais d’une vérité générale, les déformations professionnelles de la Danseuse, il les dégage et les souligne, marquant, parla, mieux que ses devanciers, des vérités particulières. Il fait pointer les coudes, bomber le cou-de-pied, saillir les omoplates et les barres de la clavicule, enfler les jambes développées par un exercice incessant. Il montre les bras en baguettes, la poitrine resserrée, le front étroit et têtu, le teint chlorotique, toutes les pauvretés physiologiques de i’apprentie-étoile, telles qu’elles lui apparaissent exposées à la lumière crue et blafarde de la rue Le Peletier. Le modèle chez lui est donc aussi spécial que le sujet. On a beaucoup plaisanté les artistes académiques, autrefois, parce qu’ils se croyaient obligés d’aller chercher leurs modèles sur les marches du Pincio ou aux alentours de la place Pigalle, dans une race particulière d’Italiens habitués à poser. « Ce n’est point là, leur disait-on, l’humanité vraie. » On n’aperçoit pars en quoi la ballerine l’est davantage ; on aperçoit