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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/41

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frais. On n’en put tirer nul témoignage de plaisir. Le bruit courut alors que c’était un grand philosophe. On aurait pu s’en aviser plus tôt, car il n’avait jamais manqué de l’être, mais 435 000 francs font à une figure un cadre qui, pour la foule, rend ses vertus plus évidentes. De ce jour, le nom d’Edgar Degas, — car c’est lui que je veux dire, — fut connu de la foule. Il l’était depuis trente ou quarante ans, déjà, des artistes et des amateurs. On savait que ce prestigieux artiste, très âgé, la vue très affaiblie, presque aveugle, ne pouvait plus accroître sa production. Et cela ne nuisait pas au succès des ventes où on se la disputait. Il vient de mourir ; il vient de quitter ce monde où son art tenait tant de place et sa personne si peu. Les historiens, après avoir noté l’apothéose du vieux maître, se demanderont peut-être à quoi elle était due. Ils verront bien les mérites de sa peinture, — ils ne sont pas de ceux qui s’évaporent sous l’action du temps, — mais peut-être trouveront-ils entre eux et le succès qui les consacra quelque disproportion… Nous qui sommes plus près du phénomène, nous pouvons en rechercher les causes avec moins de chances d’erreur. Serait-ce par ses sujets et par ses idées que l’art d’Edgar Degas a mordu, à ce point, sur la sensibilité contemporaine ? Ou par son dessin et sa couleur, par la nouveauté de son accent, ou par tout cela tout ensemble et par une coïncidence singulière entre tout cela et les curiosités et les appétits psychologiques de notre génération ? Peut-être.

I

Il y a quelque quarante ans, à l’une de ces expositions d’ « indépendans » ou d’ « impressionnistes » qui se faisaient rue Le Peletier et déchaînaient chez les amateurs une hilarité à peu près universelle, je me rappelle qu’un artiste, classique autant qu’on peut l’être, après avoir considéré ces visages safran, ces ombres lilas, ces eaux écarlates, ces sous-bois rutilans, ces périssoires jaunes, ces figures balafrées de taches de soleil et de reflets verts qui faisaient ouvrir tout grands mes yeux d’enfant, dit à côté de moi, lentement et gravement : « Il y a quelque chose à prendre là… » Ce mot m’est souvent revenu à la mémoire, quand j’ai entendu citer celui de Degas : « On nous fusille, mais on fouille nos poches ! » Sous une forme