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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/36

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Ainsi, tu auras une croix et une chaîne jusqu’à ce que je puisse te satisfaire pour le portrait. Tu porteras cela en souvenir de moi. »

Le 19 messidor (8 juillet), elle est sur son départ, mais il survient des contrariétés : « J’espérais, dit-elle, on vendant mes quatre chevaux, m’en aller en poste, mais n’en trouvant rien à Paris, je m’en vais à petites journées, ce sera bien ennuyeux et bien long, mais qu’y faire ?… Je vais demain à Paris pour finir mes derniers arrangemens. Je paierai les souliers à Coppe : il y en a vingt-quatre paires à 7 livres qui font 168 livres… Tu sauras que l’on porte beaucoup de chapeaux, tous avançant singulièrement sur la figure. Ils seyent assez bien. On les fait de crêpe, de taffetas et d’organdi. J’en emporte à Bayonne de toutes les sortes, mais je ne les prends pas chez Mlle Despaux parce que, pour la province, cela n’en vaut pas la peine et que je les paie bien moins cher… C’est tout ce que j’emporte, avec une robe de taffetas ronde pour la route. Je n’ai rien fait faire de neuf depuis ton départ…

« Tu sauras que le général Pino [1]n’a pas pu me remettre lui-même ton portrait. C’est son aide de camp, et, en entrant, il m’a fait un compliment, c’est qu’il ne m’aurait jamais prise pour ta mère, mais bien pour ta sœur. Je suis accoutumée à ces sortes de choses et je ne renoncerais pas pour tout au monde au titre de mère de ma bien-aimée Constance. Il m’a dit encore que tu te portais très bien, que tu étais bien aimée à Milan, que tu t’amusais beaucoup, que tu n’avais qu’un seul regret, celui d’être éloignée de nous. J’ai appris par je ne sais plus qui que Mme Murat avait différé son voyage, je t’en félicite de tout mon cœur, car je me peignais la solitude où tu te serais trouvée et j’en avais beaucoup de chagrin.

« Depuis le départ du Premier Consul [2], on ne sait rien du tout ici. On croit assez généralement qu’il y a un grand projet de descente en Angleterre. Si, par hasard, Saint-Cyr y était pour quelque chose, tu me recevrais, n’est-ce pas ? Je compte

  1. Dominique Pino, né en 1760, avait pris parti pour la cause française en Italie et était devenu général en moins de deux ans. Soupçonné ensuite de complot, il eut une attitude singulière ; puis il parut se livrer entièrement aux Français et le Premier Consul lui confia en 1802 le commandement de la Romagne, puis le ministère de la Guerre.
  2. Pour le Nord et la Belgique. — Départ le 5 messidor (24 juin), retour le 23 thermidor (11 août).