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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/27

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il y avait ce qui tenait au général Bonaparte, sa belle-fille, ses nièces, ses sœurs, tout son monde. Etait-ce là ce qui avait mis Mme Campan à la mode ou bien l’air qu’elle se donnait d’avoir jadis été de la Cour, familière de la Reine, du Roi, de Mesdames, ayant préparé sur chacun une anecdote où elle jouait le beau rôle, — pour compenser sans doute celui qu’on lui attribuait ? En fait, ainsi que tout son apparentage, elle sortait de cette domesticité intérieure du souverain, d’où certains étaient partis pour monter aux grandes charges, mais où la plupart se repassaient héréditairement des places profitables, sinon honorifiques, que mettaient tout à part la confiance des maîtres et la fidélité des serviteurs. A la vérité, si cette fidélité était suspectée, — comme ce fut le cas pour Mme Campan, — rien de l’honneur ne subsistait, moins que rien.

On était mal renseigné et combien de gens avaient intérêt à ce qu’on ne le fût pas mieux, Mme Bonaparte au premier rang ! Ce fut par Mme Campan et par l’Institut de Saint-Germain que Mme Aubert-Dubayet fit sa connaissance. Quant à Constance, ce fut là qu’elle rencontra Caroline, Pauline et Christine Bonaparte, Hortense et Stéphanie de Beauharnais, Stéphanie Tascher, les filles ou les sœurs des généraux Clarke, Macdonald, Leclerc, Victor, Oudinot, un monde, le nouveau monde, celui qui, demain, presque tout de suite après l’acte libérateur de Brumaire, surtout après la victorieuse campagne de Marengo, allait devenir l’unique monde. Ces jeunes femmes toutes jolies, gracieuses, élevées selon les formules de l’ancienne société, épousées généralement pour leur grâce, leur joliesse ou leur beauté par les grands du nouveau régime, auraient, sous les auspices de Mme Bonaparte, charge et mission de donner le ton, d’introduire, dans les salons rouverts, les prestiges de l’éducation qu’elles avaient reçue à Saint-Germain et qui, à soi seule, était la contre-révolution.

Ayant ainsi placé sa fille pour le mieux de son avenir, ayant réglé les affaires d’argent de l’ambassade, Mme Dubayet s’occupa de ses affaires de cœur, et pouvait-elle faire mieux qu’unir sa destinée à celle de cet admirable ami qui lui avait fait connaître des splendeurs qu’elle n’eût jamais imaginées ? A peine si elle avait trente ans, Carra Saint-Cyr en avait quarante-cinq, mais c’était le même âge que Dubayet. Sans doute était-il borgne, mais c’était d’une blessure de guerre reçue en Amérique ; sans