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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/258

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dans la vie de l’homme : chacun, s’enhardissant à l’inobservance des préceptes qui lui étaient plus incommodes, se faisait le maître de sa loi par une Réforme moins collective, moins publique, moins violente, mais destructrice de l’ancien ordre dans le secret de chaque cœur. Le chancelier de l’Hôpital marquait ce changement lorsqu’il disait à ses contemporains : « Je me figure qu’il vous faudra un autre Décalogue, parce que celui du Dieu vivant est trop rude pour vous, et contraire à vos mœurs, à vos appétits, à vos sens naturels [1]. »

Cependant cette lumière où s’évanouissait le devoir, si déformatrice fût-elle de la société, n’en caressa d’abord que les sommets. La culture de la pensée et celle du plaisir n’étaient familières qu’à deux élites, celle des lettrés et celle des seigneurs et, même quand elles se mêlèrent en une seule, attirées à la cour par l’aimant du pouvoir royal, les deux indépendances ne réunissaient qu’un petit groupe de « libertins. » Mais ni cette oligarchie quand elle cherche un bonheur nouveau, ni les princes, quand ils favorisent cette émancipation de l’esprit et de la chair, ne songent à changer la croyance qui tient en paix les multitudes et le monde en stabilité.

Conformes à la doctrine religieuse, les lois humaines ont fait de la famille la plus forte institution de l’Etat. Elle est l’asile indestructible qui attend les siens, les assemble et leur survit. Tantôt par le droit d’aînesse, tantôt par la liberté testamentaire qui permet au père de choisir par une institution d’héritiers « le soutien de la maison, » cette maison a, dans l’intérêt des possesseurs passagers qui se succèdent sur le bien permanent, un gardien unique. Il ne détient pas l’hoirie pour en jouir seul, mais pour empêcher que, chacun emportant sa motte et sa pierre, disparaissent et le logis où nul de ceux qui y naquirent ne sera jamais un étranger, et le domaine dont ils vivent tous s’ils s’emploient à le tenir en état. La famille groupe, en petites sociétés et pour la vie, les cultivateurs qu’on appelle d’un nom aujourd’hui devenu un terme de mépris et alors donné comme une louange : « manans, » ceux qui restent. La famille ressaisit, même hors du foyer paternel, les ouvriers qui, artistes de l’outil et non manœuvres de la machine, satisfont, à l’aide des petits métiers et par petits ateliers, aux

  1. Traité de la ré formation de la justice, t. II, p. 39.