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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/249

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plus inégal que leur durée. Les unes achèvent en peu de temps leur destin, les autres se perpétuent sans vieillir. Les malveillances de la nature ne sont mortelles qu’aux individus : nulle convulsion du sol, nulle peste, nul fléau ne s’étendent assez pour anéantir les peuples. Ceux qui périssent reçoivent le coup mortel d’une main humaine, soit qu’ils disparaissent dans des guerres d’extermination comme la barbarie les connut et comme la civilisation les a parfois renouvelées, soit qu’eux-mêmes détruisent en eux, par des vices devenus à la longue des poisons, l’aptitude à vivre. Les sociétés ne sont pas faites pour mourir : on les assassine ou elles se tuent, et dans leur fin il y a toujours un crime. Cette loi de responsabilité apparaît dans le sort des races qui, avant le contact de la civilisation, vécurent paisibles en Amérique et heureuses dans la Polynésie. Les unes ont été anéanties par une férocité plus forte que leur courage, les autres ont reçu d’une inimitié moins hâtive, mais non moins atroce, les vices que leur sauvagerie n’a pas su repousser : c’est d’eux qu’elles meurent.

Rien ne ressemble moins à ces lamentables restes que la France. Mais les décadences aussi ont leur jeunesse qui se duperait à faire la dédaigneuse en face des dégradations plus avancées. Les mêmes vices qui ont épuisé les races agonisantes menacent et déjà contaminent les races les plus fières d’elles-mêmes. Médecins, moralistes, hommes de science et hommes d’État dénoncent par un témoignage unanime comme les fléaux les plus redoutables pour l’avenir du genre humain, une trinité empoisonneuse. La pratique des voluptés sexuelles multiplie les contagions que la vieille morale appelait très justement les maladies honteuses : rien de plus commun que les contracter, rien de plus lent que les guérir, rien de plus incertain que leur cure. Elles sont des causes durables de stérilité, et quand elles transmettent la vie, elles la corrompent ; c’est d’elles que meurent tant d’enfans en bas âge, par elles qu’il y a tant, d’aveugles, de paralysés, d’incomplets, et que se propagent les plus incurables, les plus répugnantes et les pires dégradations de l’espèce. L’ivrognerie, très ancienne compagne de l’homme, et jusqu’à nos jours compagne plus humiliante que funeste, s’est changée en un vice tout nouveau depuis que l’alcool, extrait de tout plus que du vin, est devenu le liquide préféré des buveurs. Or si le vin, même à dose forte, est tonique, l’alcool,